Face au spectacle de l’injustice généralisée, l’activisme risque toujours d’être dévoyé. Et si le retrait était préférable ?

Face au spectacle de l’injustice généralisée, l’activisme risque toujours d’être dévoyé. Et si le retrait était préférable ? C’est la question à laquelle Jean-Jacques Rousseau fait face dans ses Rêveries du promeneur solitaire, que nous restitue ici Céline Spector, spécialiste de philosophie politique, dans une réflexion très actuelle.

Face à la corruption de la vie politique et de certaines élites qui préfèrent jouir en secret des paradis fiscaux ou s’octroyer l’impunité tout en défendant ardemment la sévérité pénale, qui ne serait pas tenté de brider son dévouement et de s’abstenir de “participer” ? Cette tentation, Rousseau la met en scène dans la sixième promenade des Rêveries d’un promeneur solitaire. Il y expose les motivations de son retrait, non seulement de la vie publique, mais également de la vie sociale et morale. Il s’agit pour lui de se justifier : comment peut-il désormais s’abstenir d’agir alors qu’il a toujours préconisé une vertu active au service des opprimés ? Cette tentation de l’abstention peut paraître anodine, car nous sommes enclins à penser qu’il est plus grave de commettre une injustice que de s’abstenir de secourir autrui lorsqu’il est dans la détresse. Cette asymétrie entre le bien et le mal, entre le juste et l’injuste, est fondamentale dans la vie morale et sociale.

Entamées à l’automne 1776 à Paris et poursuivies à Ermenonville, Les Rêveries ne sont pas considérées en général comme un texte de philosophie morale et politique. Elles font partie des écrits autobiographiques de Rousseau, c’est-à-dire de la dernière période de son écriture qui comprend Les Confessions et les dialogues de Rousseau juge de Jean-Jacques. Le philosophe tente alors de rétablir la vérité sur sa personne, lui qui se croit l’objet d’un “complot universel”, un sentiment aux confins du délire nourri par l’interdiction de ses ouvrages (l’Émile a été condamné par la Sorbonne et le Parlement), par de violentes brouilles philosophiques (avec Voltaire ou Hume) ou encore par des mésaventures ponctuelles (lorsqu’il voit à Môtiers, dans la principauté de Neufchâtel, une foule menée par un homme d’Église jeter des graviers contre sa fenêtre…). Rousseau cherche continuellement des refuges et prend acte de son isolement : “Me voici seul sur la Terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même.” Ainsi débutent Les Rêveries qui resteront inachevées, puisque leur auteur meurt au moment où il rédige la dixième promenade.

Même s’il est autobiographique, ce texte devrait néanmoins devoir figurer dans les grandes œuvres de philosophie morale du natif de Genève. Ses promenades sont l’occasion de méditations qui ressemblent à des confessions, à des examens de conscience : il évalue ses propres motivations morales face à des actes qu’à la réflexion, il juge étranges, singuliers, curieux. Rousseau tente de trouver un “baromètre” pour la connaissance de son âme. Dans la sixième promenade, il cherche à savoir pourquoi, soudainement puis systématiquement, il prend un chemin différent de celui qu’il a l’habitude de prendre. Pourquoi ce détour ? Il y a là quelque chose d’intrigant qui donne le point de départ de la promenade et qui suscite une méditation, un examen de conscience sur ses intentions cachées. On assiste à quelque chose qui est de l’ordre de l’analyse, à la fois au sens où Rousseau et Condillac emploient le terme – essayer de dissoudre un composé en éléments simples –, mais aussi en un sens quasi psychanalytique – voir quelles sont les racines profondes de certains dispositifs psychologiques : c’est fascinant. »

LA VERTU, CE FARDEAU

« En reconnaissant qu’il cherche à éviter un garçon boiteux à qui il se sent obligé de faire l’aumône, Rousseau dévoile au fond que la vertu peut être un fardeau. Nous avons tous ressenti cela un jour ! Mais la philosophie le dit rarement parce qu’elle reste la plupart du temps édifiante. Cet aveu est très original : il révèle ce désir, parfois, de ne pas rendre service, de ne pas se montrer généreux, cette réticence, cette inhibition de la volonté, qui est un mécanisme fondamental de la vie morale. Rousseau montre qu’au fond, cela ne relève pas de la faiblesse de la volonté ou de passions comme l’ambition ou la cupidité, mais d’un mécanisme bien plus fin et subtil : celui du poids de la vertu et de la préférence pour la liberté.

Pour Rousseau, toute action doit être comprise dans ses circonstances historiques et sociologiques. Or, on l’a vu, il se sent persécuté. Le soupçon, la défiance sont devenus des faits fondamentaux de sa vie morale, que Rousseau va même jusqu’à assimiler à un songe où chaque action est surinterprétée… Il détourne le thème cartésien du malin génie. Dans les Méditations métaphysiques, Descartes avance l’idée d’un mauvais génie qui s’évertuerait à le tromper. Cela l’amène à douter de tout, à lever le voile sur l’ensemble de ses illusions. En lieu et place du malin génie, Rousseau imagine quant à lui une sorte de complot de ses ennemis qui s’arrangeraient toujours pour lui tendre des pièges et détourner ses intentions de leur visée initiale. Cette idée le conduit à se retirer de la vie morale, en tout cas de la vie morale active, et à se réfugier dans l’abstention. Il considère que sa liberté ne peut plus se traduire par une morale positive, mais seulement par un retrait. Privé du plaisir de bien faire en raison de cette manipulation constante, de ce soupçon permanent qui pèse sur autrui, ne pas faire le mal est la seule forme de liberté morale qu’il peut exprimer.

Dans Les Rêveries, Rousseau renonce donc à la politique. Devenu un véritable paria, exclu du contrat social, il ne se donne plus pour ambition de réformer les hommes ou de conseiller le législateur ; il préfère désormais herboriser, et Les Rêveries sont aussi une ode magnifique à la nature. Toutefois, comme le philosophe le disait déjà dans Julie ou la Nouvelle Héloïse, les meilleures jouissances sont les jouissances morales. La vertu est pour lui la plus haute des voluptés : pour la retrouver, il faut d’abord se recentrer sur l’amour de soi, une passion primitive, toujours bonne, liée à l’instinct de conservation – Rousseau distingue l’amour de soi de l’amour-propre, une passion sociale, mauvaise, qui consiste à sans cesse se comparer aux autres pour en être craint ou admiré. Il faut ensuite se rabattre sur sa conscience morale, son sentiment intérieur de ce qui est bien, que Rousseau considère comme pur. Tel est en un sens le but des Rêveries : jouir de soi, mais pas dans un sens hédoniste – il s’agit de jouir de la compréhension des mécanismes profonds de son être et de l’espoir que tout “rentrera dans l’ordre”. La morale repose sur l’existence et l’amour d’un ordre où les justes seront récompensés et les injustes punis. C’est la dernière espérance des jours finissants de Rousseau : que l’ordre moral soit un jour restitué et qu’il soit enfin réhabilité. »

LA LOGIQUE DU SOUPÇON

« Faut-il comprendre que Rousseau considère que tout ce qu’il a écrit auparavant est une pure illusion ? Le projet du contrat social serait-il voué à ne jamais s’appliquer ? Est-ce cela, le fin mot de l’histoire ? Je crois qu’il faut laisser la question en suspens car Rousseau lui-même ne répond pas. Il ne dit pas que la vie politique et la morale sont à jamais impossibles ; il dit qu’en son temps, elles sont si perverties et corrompues que l’abstention est la seule solution.
Cette tentation du repli est-elle légitime, souhaitable ? En tout cas, elle résonne d’une actualité particulière. Aujourd’hui, elle prendrait les formes suivantes : abstention politique liée à un dégoût général à l’égard des promesses non tenues et des institutions favorisant l’enrichissement de quelques-uns ; mais aussi abstention sociale, soit le fait de considérer que les plus démunis peuvent être laissés à leur triste sort. Nous avons peur de participer aux élections parce que nous les apparentons à une duperie ou à un piège ; nous craignons de donner à des associations par peur de  » l’instrumentalisation” et du dévoiement des bonnes intentions. Dans cet esprit, le soupçon porté sur les motivations de ceux qui “réclament” assistance ou justice produit des effets sociaux et politiques dramatiques. Cela se traduit par une désaffection croissante à l’égard de l’État providence mais aussi par une volonté de défendre ses privilèges, aussi minces soient-ils, plutôt que de lutter en faveur de la réduction des inégalités. Je suis persuadée que ce phénomène est aujourd’hui l’un des plus dangereux pour nos démocraties : la tentation de renoncer à la solidarité sociale alimente le discours populiste qui dénonce les oligarchies régnantes.

Si la sixième promenade me touche si profondément, c’est parce qu’elle met en lumière un mécanisme psychologique ordinaire qui échappe le plus souvent aux analystes politiques : le fait que nous préférons nous abstenir de secourir nos semblables non par manque de générosité, mais parce que nous redoutons que notre générosité soit dévoyée par la corruption du siècle (c’est la logique du soupçon, et parfois du “complot”). Rousseau a su magnifiquement déceler ce mécanisme inconscient qui inhibe la solidarité ordinaire. »

Propos recueillis par Victorine De Oliveira

Publicités