Croquis. Bayrou frappé du syndrome Trump

À force de parler à son miroir, le garde des Sceaux François Bayrou ne s’est pas aperçu qu’il est devenu ministre et qu’il s’adresse aux Français. Résultat, il tweete comme un quidam dans une affaire de justice et fait pression sur la presse comme ne devrait pas le faire un maire de village sur un correspondant local. Et il promet de continuer, comme Donald Trump.

François Bayrou est un homme de contrastes. Il a une certaine grandeur et la taille lilliputienne. Rejeté par la gauche et haï par la droite, il a su traverser des déserts. Il faut de la vertu, en politique, pour se mettre tout le monde à dos et persister, quitte à tout perdre. On pourra dire ce qu’on voudra de lui, il affirme depuis bientôt 20 ans des choses tellement exactes sur les dérives du monde politique et il a payé si cher sa liberté de parole qu’il faut au minimum lui reconnaître un grand courage.

Mais ses premiers pas, au moment où il tient ce qu’il cherchait, c’est-à-dire l’explosion du verrou bipolaire PS-droite bonapartiste, le font tomber dans le pire des travers qu’il dénonçait : son sens de l’État paraît se réduire aux caprices du bon plaisir.

Regardons sans passion son histoire. À la tête d’un grand parti, riche, dans tous les sens du terme, d’élus à tous les étages de la République, il a tout perdu pour soutenir son idée folle : l’indépendance du centre. Il est devenu chef de l’UDF en 1998, qui avait 113 députés depuis 1997, a refusé d’intégrer l’UMP en 2002 après sa première candidature à la présidentielle, et l’a payé en ne conservant que 28 députés. Il a bravé Sarkozy en 2007, rassemblé plus de 18 % des électeurs au premier tour de la présidentielle, a été abandonné par ceux qui l’accompagnaient encore et qui sont devenus ministres. Il s’est retrouvé seul, mais n’a jamais renoncé à son discours, a été balayé en 2012, a appelé à voter Hollande, mais a été rejeté par le nouveau pouvoir.

Rallié aux uns ou aux autres, il aurait eu ce qu’on appelle une grande carrière, c’est-à-dire de grands postes, et il a préféré son exil à Sainte-Hélène, d’où il tenait son discours à l’océan, autrement dit à l’indifférence et aux sarcasmes.

En 2016, pendant la primaire, il devient même le centre de la campagne de Nicolas Sarkozy. Voter pour Juppé, c’était voter pour lui, et voter pour lui, c’était voter pour la gauche qui ne voulait pas de ce « has-been de droite ». On pourra douter de lui, mais ne pas fléchir dans cet exil vaguement adouci par sa victoire municipale à Pau, au nom d’une idée fixe, a quelque chose de profondément politique, et de fermement décalé dans un univers de carriérisme et de trahisons croisées. Bayrou, c’est une certaine idée de la France et de lui-même, et ce caractère n’est pas anodin dans un monde qui n’en a plus.

Voilà pour la force et la ténacité, qui l’ont conduit à renoncer à sa candidature et à relancer la campagne enlisée de Macron, en s’alliant à lui. Mais il y a l’envers du décor. Bayrou, c’est aussi cette susceptibilité suffisante, qui peut l’amener à ne pas supporter les critiques, ou simplement les réserves, sans monter sur ses grands chevaux ; c’est encore cette conviction d’avoir raison sur tout et sur tous ; c’est enfin cette manière d’envoyer bouler la terre entière quand il est contrarié. Depuis les années 2000, c’est simple, il se prend pour le président, au sens de la Ve République qu’il voulait conquérir.

La victoire de Macron, en lui apportant une forme de consécration et d’humiliation, a empiré ses travers. Consécration car Macron a réalisé son rêve, mais humiliation car Macron s’est installé sur le trône dont il rêvait. Du coup il a grandi, puisqu’il est devenu ministre d’État, faiseur de roi, et qu’il met en œuvre la loi de moralisation qu’il médite depuis sa première candidature à l’Élysée. Mais il a rapetissé en même temps, puisqu’il n’est « que » ce qu’il est. Dès lors le « sens de l’État » qu’il brandit à longueur de discours paraît s’être réduit à un sens de ses emportements.

Comment, lui qui a tant disserté, dans ses paroles et ses livres à succès, sur les obligations du pouvoir, a-t-il pu, garde des Sceaux, retweeter dans une affaire de justice le message de défense de Marielle de Sarnez, parce qu’elle est l’une de ses dernières fidèles ? Comment a-t-il osé soutenir que ce n’est pas le ministre qui sortait de sa neutralité, mais l’élu de Pau qui exprimait son sentiment ? Comment a-t-il pu faire pression sur la rédaction de France Inter, comme l’a révélé Mediapart, pour empêcher une enquête, et arguer que c’est le simple citoyen qui avait pris son téléphone, le quidam François Bayrou ? Et comment, après le recadrage du premier ministre Édouard Philippe, qui rappelait que « quand on est ministre, on ne peut plus réagir comme un simple citoyen », le garde de Sceaux a-t-il pu balancer cette réponse confondante de comtesse offensée : « Chaque fois qu’il y aura quelque chose à dire […], je le dirai. »

Là, ce n’était plus François Bayrou, l’homme qui depuis 20 ans en appelle à la vertu, à la retenue, au jansénisme politique, mais carrément un émule inattendu de Donald Trump, qui se réserve le droit de tweeter sur ce qu’il veut, quand il le veut, d’inventer des vérités alternatives, et qui mélange l’indépendance de la justice et ses foucades de milliardaire.

Aux États-Unis, les caprices désordonnés du président ont provoqué l’ouverture d’une enquête parlementaire. En France, rien de tout cela. Le ministre de la justice pourrait être à la fois, et à sa guise, numéro deux du gouvernement, élu local ou simple citoyen, en fonction de ses humeurs, et l’affaire pourrait se régler en deux coups de cuillère à pot, dans les micros des journalistes, avec une phrase qui revient à dire : « Je fais ce que je veux, et je continuerai. »

À peine arrivé au pouvoir, Bayrou serait donc celui qui revendique le beurre, l’argent du beurre, et la crémière ? Encore une ou deux sorties de route de ce genre et ce n’est plus le nouveau ministre qui poserait problème, mais clairement l’autorité du président de la République. Les affaires de Sarnez et France Inter sont des atteintes inacceptables à l’indépendance de la justice et de la presse. Elles sont donc lourdes et ne relèvent pas du bon vouloir d’une nouvelle excellence, mais de la bonne marche de l’État.

Puisque François Bayrou ne s’est pas aperçu qu’il n’est plus un passant mais un acteur, Emmanuel Macron devra le ramener sur terre. Ministre ou quidam atrabilaire, il va devoir choisir.

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