Affaire Pénicaud: le Quai d’Orsay et Bercy …

 

Affaire Pénicaud: le Quai d’Orsay et Bercy n’ont cessé d’alerter sur un contrat passé avec Havas

Alors que la ministre du travail est fragilisée par l’ouverture d’une information judiciaire sur la « French Tech Night » de Las Vegas, Mediapart révèle qu’une vaste campagne, « Créative France », confiée à Havas pour 8 millions d’euros, est aussi suspectée de multiples dérapages. Durant des mois, les autorités de tutelle ont réclamé plus de transparence sur les comptes et alerté sur les possibles dérives financières de cette opération conduite par Business France, que dirigeait l’actuelle ministre du travail.

« Je ne peux pas laisser écrire que Business France ne serait pas professionnel et gaspillerait l’argent public. C’est pour moi un fait nouveau et grave. Si tel est le jugement des tutelles[ministérielles – ndlr], il faut me le dire immédiatement pour que je procède à l’arrêt de cette campagne. » Le 30 mars 2016, l’actuelle ministre du travail, Muriel Pénicaud, est alors directrice générale de Business France (BF), l’agence publique de promotion des entreprises françaises à l’étranger. Et elle choisit l’affrontement pour répondre, par mail, aux questions posées par le Quai d’Orsay sur la campagne « Créative France » confiée à Havas.

Cette campagne, obtenue en juin 2015 par l’agence que préside Yannick Bolloré – fils de Vincent –, vise à promouvoir « l’excellence » française à l’étranger et, concrètement, à accompagner des visites des ministres français dans cinq pays cibles. Un gros contrat, qui s’élève à 8 millions d’euros sur deux ans.

C’est, du point de vue d’Havas, le cadre dans lequel s’est inscrite la soirée « French Tech Night » autour d’Emmanuel Macron, organisée le 6 janvier 2016 à Las Vegas, objet d’une enquête préliminaire depuis le mois de mars. Le parquet de Paris a annoncé vendredi 7 juillet l’ouverture d’une information judiciaire contre « x » pour « favoritisme et recel » sur les prestations de cette soirée, en présence d’Emmanuel Macron, organisée à la gloire des start-up du numérique français. Flairant des irrégularités, la direction financière de Business France avait bloqué le paiement d’Havas – un montant initial de 315 000 euros – en février 2016.

Mais concomitamment, les autorités de tutelle – Finances et Quai d’Orsay – se sont inquiétées par écrit de l’absence de justificatifs des prestations d’Havas pour la campagne « Créative France ». Ce bras de fer entre la future ministre du travail et ses tutelles va durer presque huit mois.

 

Muriel Pénicaud à l'Élysée, le 28 juin 2017 © Reuters

Muriel Pénicaud à l’Élysée, le 28 juin 2017 © Reuters

 

Le coût des honoraires facturés, en « supervision stratégique » et en « accompagnement », la mobilisation d’équipes locales dans les pays où Business France dispose déjà de structures, font l’objet de plusieurs notes du Quai d’Orsay, en janvier et février 2016. À cet égard, le budget de « conseil » – 650 000 euros environ – déboursé pour le voyage de Manuel Valls et d’Emmanuel Macron à Tokyo en octobre 2015 est souligné. Selon Havas, contacté par Mediapart, ce déplacement a même coûté 695 000 euros, dont 536 000 euros d’achat d’espaces publicitaires…

La sélection des dix « égéries » françaises, personnalités et entreprises, choisies pour servir d’emblèmes à « Créative France », conduit aussi, en juillet 2015, les ministères à interroger Muriel Pénicaud sur la situation de « conflit d’intérêts » de l’agence avec les entreprises choisies. Airbus – et Airbus Fan – ainsi que Safran sont effectivement des clients d’Havas. Il y a aussi, pure coïncidence, un solide soutien de Macron, Xavier Niel, avec son école d’informatique 42, et enfin Cédric Villani, mathématicien primé, devenu récemment député LREM (La République en marche) de l’Essonne. Un coup d’œil sur le compte Twitter de Fabrice Conrad, le patron d’Havas Paris chargé de la campagne Créative France, montre son assiduité à tweeter les prestations de Muriel Pénicaud et d’Emmanuel Macron. Une partie des événements colle en tout cas d’assez près au dispositif et au calendrier du futur candidat à la présidentielle.

 

Sur le compte Twitter de Fabrice Conrad, une photo de Cédric Villani et d'un robot, postée par Muriel Pénicaud © Twitter

Sur le compte Twitter de Fabrice Conrad, une photo de Cédric Villani et d’un robot, postée par Muriel Pénicaud © Twitter

Mais les questions posées sont d’abord financières. Dès l’hiver 2015, les tutelles s’inquiètent du manque d’information financière et de « reporting » attendus. Une lettre est adressée en ce sens par les directeurs de cabinet des ministres à Muriel Pénicaud.

Le 30 mars 2016, lorsqu’elle répond à de nouvelles objections et menace de procéder à « l’arrêt de cette campagne »,la directrice générale de Business France se dit victime d’un « harcèlement continu »des tutelles. « Le ton et la mise en cause de mes équipes me choquent, écrit-elle, dans un mail du 30 mars 2016 obtenu par Mediapart. Le harcèlement continu sur ce sujet malgré tous les échanges, documents et précisions apportés à de multiples reprises depuis des mois à nos tutelles et au comité de promotion de l’attractivité est incompréhensible. »

Ce mail agacé est adressé au directeur du cabinet du commerce extérieur, à la directrice générale de la mondialisation au Quai d’Orsay, au directeur adjoint du Trésor… Tous ont été tenus dans l’ignorance des soucis juridiques posés par la « French Tech Night » de Las Vegas : les tutelles ne seront informées de l’affaire, et de l’audit qui s’est ensuivi, qu’en décembre 2016, lors du conseil d’administration de Business France. Pourtant, dès le début de l’année 2016, la gestion de la campagne « Créative France » a fait l’objet de nombreux échanges de mails entre les cotutelles de Business France ainsi que de notes de la directrice générale de la mondialisation du Quai d’Orsay, Agnès Romatet-Espagne.

« La campagne “Créative France” ne peut se résumer à une série de “lancements” ponctuels et sans lendemains, explique ainsi Cyrille Pierre, le directeur de cabinet de Matthias Fekl, à Muriel Pénicaud le 30 mars 2016, provoquant la réponse explosive de la future ministre du travail. Nous demandons par ailleurs à BF [Business France – ndlr] de faire preuve d’une attention spécifique à l’emploi des fonds publics (…). Cela implique que ce qui peut être fait sans coût additionnel directement par l’État et son opérateur ne doit pas être sous-traité, à partir du moment où les outils de communication (clips vidéo, visuels, etc.) par ailleurs déjà facturés par le prestataire existent déjà. »

Le cabinet Fekl se manifeste avant le lancement de « Créative France » à Singapour, où le secrétaire d’État doit se rendre les 7 et 8 avril 2016. « Nous annoncer 70 000 euros de frais pour un lancement ne répond pas à ce cahier des charges, critique le cabinet. Les éventuels frais additionnels exposés (en particulier les honoraires) doivent être précisément justifiés, ce qui implique de démontrer que la sphère publique ne dispose pas des compétences correspondantes ou qu’un surcroît de travail est nécessaire. »

En réponse au chantage à l’arrêt de la campagne, le cabinet du secrétaire d’État explicite, le 31 mars 2016, ses demandes « simples et raisonnables », notamment « une organisation formalisée et écrite du dispositif permettant de répartir clairement les rôles entre État, Business France, antennes BF, prestataires, sous-traitants (cadrage stratégique initial, validation/ engagement des crédits, contrôle des factures, contrôle de gestion) » et « un reporting budgétaire sous un format agréé par les tutelles, consolidé, régulier et par nature de dépenses ».Toutes choses que les tutelles n’obtiendront pas.

Le bras de fer entre la future ministre du travail et ses tutelles va durer presque huit mois

À Bercy, l’inquiétude est également de mise. « Le ministère des finances n’était pas satisfait de la manière dont Business France rendait compte de ses actions », commente une source proche du dossier.

Emmanuel Macron à Las Vegas, le 6 janvier 2016 © DR

 

Au Quai d’Orsay, Agnès Romatet-Espagne rédige elle aussi deux notes officielles les 13 janvier et 11 février 2016. Elles résonnent comme des alertes. « À la fin de l’année [2015 – ndlr], sur les 3,5 millions dépensés, un tiers correspondrait à des rémunérations et plus du tiers à de l’achat d’espaces », note-t-elle le 13 janvier, en communiquant un premier tableau de dépenses. Mais ce tableau, qui inclut les premiers événements, n’est qu’un état estimatif. Les vrais chiffres sont communiqués dans un deuxième temps par Business France.

Les coûts réels 2015 sont revus à la baisse à hauteur de 1 372 443 euros. La préparation de la visite de Manuel Valls et d’Emmanuel Macron au Japon, le 5 octobre 2015, représente en revanche « plus de la moitié des dépenses engagées en 2015 » à elle seule, pointe la responsable du Quai d’Orsay, le 11 février. « Le principal poste de dépenses est consacré aux honoraires conseil stratégique pour un total de 353 275 euros tous pays confondus, soit près de 25 % des dépenses totales de la campagne pour 2015 », note-t-elle également.

Ces deux synthèses du Quai d’Orsay obtenues par Mediapart ne mentionnent pas l’opération de la soirée « French Tech Night » du 6 janvier 2016 à Las Vegas, ce qui corrobore le sentiment qu’il s’agit d’une opération conduite à l’initiative du cabinet Macron, qui a choisi dans la précipitation d’en faire un événement autour du ministre en partenariat avec le Medef.

Dans sa note du 11 février, Agnès Romatet-Espagne s’interroge par ailleurs sur les frais techniques de la campagne « Créative France ». « S’agissant des frais techniques, on observe de grandes différences selon les pays (58 000 euros aux Émirats arabes unis contre 7 000 euros en Allemagne) qui ne peuvent pas uniquement s’expliquer par l’état d’avancement du déploiement de la campagne, note-t-elle. Dans chacun des pays ciblés, les honoraires de conseil sont élevés, y compris dans des pays qui n’ont bénéficié à ce stade d’aucune publicité pour la campagne. »

 

Xavier Niel, proche d'Emmanuel Macron, faisait partie des « égéries » de la campagne « Créative France ». De même que plusieurs clients d'Havas. © DR

Xavier Niel, proche d’Emmanuel Macron, faisait partie des « égéries » de la campagne « Créative France ». De même que plusieurs clients d’Havas. © DR

 

 

Soulevée dès le début de la campagne, « la question des marques commerciales associées » à « Créative France » a, elle aussi, été balayée par Muriel Pénicaud, alors qu’il lui était conseillé de « bien s’assurer que l’agence avec laquelle Business France travaille n’est pas en situation de conflit d’intérêts sur la plupart des entreprises choisies ».

L’ancienne DRH de Danone répond aux tutelles, par un mail du 3 août 2015, qu’« à quelques jours du BAT [bon à tirer – ndlr] et alors que Laurent Fabius a demandé que le kit de la campagne soit remis aux ambassadeurs fin août (…), ce qui est indispensable afin de préparer le lancement officiel à l’international début octobre, il ne me paraît pas possible de modifier le concept validé par Laurent Fabius et Emmanuel Macron eux-mêmes, sans remettre en cause toute la campagne et son calendrier ». En outre, explique-t-elle, « tous les exemples pris ne sont pas des clients d’Havas ».

Questionnée sur ces objections financières des tutelles, l’agence Havas a indiqué à Mediapart que Business France était son « client » et qu’elle ne maîtrisait pas le reporting du client à ses tutelles. Perquisitionné en juin dans l’affaire, ainsi que Business France, Havas Paris souligne que lorsque la prestation de Las Vegas lui est demandée, c’est à ses yeux « dans le cadre du contrat “Créative France” » et non pas dans celui d’un marché spécifique, contrairement à ce qu’indique un mail, récemment dévoilé par le JDD, de l’ex-directrice de la communication de Business France, qui évoque une mise en concurrence spécifique pour cette prestation. La mise en concurrence a été, il est vrai, finalement abandonnée. Havas produit une note d’intention – du 4 décembre 2015 – qui précise en outre que la soirée organisée à Las Vegas l’est en « partenariat avec le MEDEF ». Une prise de parole de Pierre Gattaz est d’ailleurs « à définir ».

C’est après avoir eu tardivement connaissance de l’audit Ernst & Young sur la soirée de La Vegas, six mois après sa remise à Business France, que Michel Sapin demande, en décembre 2016, une enquête à l’inspection générale des finances (IGF), qui constate les irrégularités de ce marché : prestations effectuées « sans bon de commande, ni devis validé, ni contrat signé, ni constatation du service fait ». L’IGF fait un signalement au parquet à l’origine de l’enquête pour des faits de « favoritisme » présumés. Les mails de la directrice de la communication de Business France à ses collaborateurs soulignent que Muriel Pénicaud, bien que « briefée », prendrait le risque de s’exposer aux contrôles.

Ce n’est que le 28 février 2017 que le conseil d’administration de Business France valide le protocole transactionnel avec Havas Paris. L’agence accepte de diminuer sa prestation de 315 007 euros à « une indemnité » de 289 019 euros (hors taxes). Initialement de 118 054 euros, les frais de conseil sont ramenés à 105 461 euros. Les frais techniques et la facture due à l’hôtel Linq de Las Vegas pour la mise à disposition de salles et autres équipements ont également été rabotés – de 49 735 euros à 42 680 pour les premiers et de 147 217 à 140 877 euros pour la seconde. La prestation d’Havas France n’inclut pas de frais d’hébergement autres que ceux de son équipe. Le premier devis demandé à ce sujet par Business France se serait élevé à 50 000 euros.

Sollicitée par Mediapart, l’attachée de presse de Business France fait savoir que « le marché public de “Créative France” est nickel » : « Il n’y a pas de problème, mais on ne va pas s’exprimer là-dessus pendant l’instruction », indique-t-elle.

Contacté par Mediapart, le service de communication du ministère du travail explique que Muriel Pénicaud ne s’exprimera pas. Dans un communiqué, la ministre a seulement réagi à l’ouverture d’une information judiciaire : « Je prends acte de l’ouverture d’une information judiciaire contre X par le parquet de Paris. Je maintiens avec la plus grande fermeté que je n’ai rien à me reprocher. Je n’ai pas l’intention de me laisser détourner de la mission qui est la mienne. J’ai confiance dans le travail de la justice

7 juillet 2017 Par Karl Laske  dans Médiapart

NDLR : Cela commence à sentir les oranges !

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