Haro sur « Bobo »

C’était un cliché. C’est en train de devenir une insulte pouvant inciter à la violence. Mais sait-on que le terme de bourgeois bohème a été créé, à la fin du XIXe siècle, par un polémiste populiste et antisémite ?

Haro sur le « bobo » ! Le bourgeois bohème est (re) devenu l’ennemi à abattre. On lui reproche de poser au rebelle et au généreux, tout en profitant de sa situation de privilégié. Après avoir été éliminé au premier tour de la législative, l’homme politique Henri Guaino a dénoncé « un électorat à vomir », composé pour moitié de bobos « dans l’entre-soi ». Quelques jours plus tard, le 15 juin, sur un marché parisien, un homme agresse Nathalie Kosciusko-Morizet, candidate des Républicains sur la même circonscription (photo). Il l’aurait traitée de « bobo de merde ». Identifié quelques jours plus tard, il est mis en examen. On découvre qu’il est le maire d’un village de l’Eure. Il a apporté son parrainage, en vue de l’élection présidentielle, à… Henri Guaino. Pourquoi une telle violence à l’encontre des « bobos » ?

Pour le comprendre, revenons aux origines de cette notion. On l’attribue habituellement à l’essayiste américain David Brooks qui décrit en 2000, dans Bobo in Paradise (trad. fr. Les Bobos, Floret Massot, 2000), ces contestataires issus de la contre-culture des années 1960 et devenus dans les années 1990 de prospères bourgeois. Dans les années 1970, le philosophe marxiste français Michel Clouscard fustigeait déjà cette mutation du capitalisme qui remplace le sévère patron d’antan par le jouisseur libéral-libertaire.

Mais la véritable origine du terme est ailleurs. Il faut remonter à l’époque de la IIIe République. La défaite face à la Prusse, en 1870, a humilié les Français. Alors que la République est installée, des critiques se font jour contre le fonctionnement des institutions. Des affaires de corruption éclatent. C’est dans ce contexte qu’un journaliste, Édouard Drumont (1844-1917), publie en 1886 le pamphlet La France juive, qui demeure aujourd’hui encore une référence de la littérature antisémite. Il y déploie un antisémitisme social dénonçant la mainmise supposée de la finance juive sur l’économie du pays, dominant la classe politique et la presse. Il récidive trois ans plus tard avec La Fin d’un monde, essai de « déclinologie » qui raconte de quelle manière, depuis la Révolution, « la Bourgeoisie exploitant le peuple [est] dépouillée à son tour par le Juif » (p. 38). Revenant sur l’épisode de la Commune de Paris de 1871, il affirme que la catégorie sociale qui s’est le plus mal conduite est précisément « la bourgeoisie viveuse et bohème du Quartier latin » (p. 128), qui n’ose pas retirer son soutien au peuple tout en appuyant la répression.

Hypocrite, coincée entre un socialisme de façade et un conservatisme réel, la bourgeoisie bohème est, pour Drumont, l’instrument de la victoire de la finance juive : une classe servile et décadente. Tandis que la partie de la bourgeoisie « la plus méritante, la plus française, celle qui travaillait elle-même, est en train de retourner au prolétariat » (p. 40), l’autre partie, « classe hybride, jouisseuse, peureuse, avide » (p. 46), se lie à la « juiverie ».Drumont abhorre cette catégorie « impie, égoïste, jouisseuse, qui ne reconnaît pas de devoir et qui, en revanche, est implacable quand il s’agit de faire valoir ses droits » (p. 29).

Malgré des similitudes frappantes dans ce portrait, qu’Édouard Drumont ait créé la notion de « bobo » ne signifie évidemment pas que ceux qui les critiquent aujourd’hui soient des antisémites patentés. Mais cela montre que la dénonciation du bourgeois bohème s’inscrit dans une stratégie de défense du « vrai peuple » contre les « déracinés » et exprime au fond la même haine. Il n’est donc pas totalement étonnant que l’obsession des bobos s’exprime parfois avec une certaine violence.

SOURCE PHILOSOPHIE MAGAZINE

Les bobos à la lanterne ? Calmons-nous

L’essayiste du «Crépuscule de la France d’en haut» désigne l’ennemi comme autrefois les staliniens ou les maos.

Le Crépuscule de la France d’en haut de Christophe Guilluy, géographe de gauche célébré par toutes les droites réunies, ne se contente pas de reprendre la thèse exposée dans ses précédents ouvrages : chassées des grandes villes par la hausse des loyers et des banlieues par la présence massive d’immigrés, les classes populaires se sont réfugiées dans la France périphérique, entendue comme l’addition de l’espace périurbain et des petites villes. L’auteur désigne ici à la vindicte générale le grand coupable du chambardement, l’ennemi de classe entre tous, le parfait salaud : le bobo.

Ordonnateur et bénéficiaire du nouvel ordre territorial, il achète des appartements dans les quartiers populaires (se constituant, apprend-on au passage, «un patrimoine immobilier qui n’a rien à envier aux hôtels particuliers de la bourgeoisie industrielle du XIXe siècle») dont il expulse le petit peuple avant d’aller déjeuner à vil prix dans des restaurants où triment des cuisiniers maliens sous-payés. Secrètement alliés à la noblesse (la France d’en haut) contre le tiers état (60 % de la population selon Guilluy), les bobos jouent ici le rôle d’un clergé chargé de répandre le nouveau catéchisme «de la modernité, de l’ouverture et du vivre ensemble». Discours hypocrite sous lequel se dissimulent des intérêts de classe, l’avènement d’une société plus inégalitaire que jamais et quelques sordides calculs – car, il n’y a pas de petit profit pour le bobo : «Ainsi, quand un bobo achète les services d’une nounou africaine, cette « exploitation traditionnelle du prolétariat » sera habillée d’ »interculturalité ».»

Retour à l’envoyeur, il faut de même savoir reconnaître ce qui se cache derrière l’outrance parfois comique du propos de Guilluy, derrière cette sociologie de comptoir à laquelle quelques graphiques servent de cache-sexe. En premier lieu, le dévoiement du concept de «décence commune» inventé par George Orwell et repris par Jean-Claude Michéa, devenu la base d’une prétendue supériorité morale et naturelle du peuple qu’aucun argument sérieux ne vient jamais étayer. En second lieu, la réactivation de rhétoriques totalitaires, stalinienne ou maoïste, selon lesquelles on ne saurait transiger avec pareille caste de rapaces, un gang plutôt qu’une classe auquel il faudra bien faire un sort, rééducation ou élimination, si on veut que les choses changent enfin dans le bon sens.

On ne définit pas impunément une partie de la population comme des Rougon-Macquart grimés en hipsters prêts à la curée, mélange écœurant de koulaks et d’accapareurs, on ne dénonce pas sans en tirer les conséquences «la captation par une nouvelle bourgeoisie d’un patrimoine destiné hier aux classes populaires». Peut-être vivons-nous une période prérévolutionnaire – la grande consultation citoyenne lancée par le PCF sous l’intitulé «Que demande le peuple ?» ranime la tradition des cahiers de doléances, Joël Pommerat triomphe au Théâtre des Amandiers avec Ça ira (1) Fin de Louis et dans 14 Juillet, l’un des plus beaux romans de la rentrée littéraire, Eric Vuillard en appelle à prendre d’assaut les nouvelles Bastilles. Si quelques têtes doivent bientôt tomber, Guilluy a choisi celles qu’il faudra montrer au peuple.

Eric NAULLEAU Journaliste et essayiste

LIBERATION

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