Le «je» d’Emmanuel Macron

Bien plus que les autres candidats, Emmanuel Macron a usé des pronoms personnels à la première personne, « je » et « nous », pendant sa campagne présidentielle. Que révèle cette rhétorique ?

« Quand je regarde Marseille, je vois une ville française (…). Je vois des Arméniens, des Comoriens, des Italiens, des Algériens, des Marocains, des Tunisiens, je vois des Maliens, des Sénégalais, des Ivoiriens. (…) Mais je vois quoi ? Des Marseillais ! Je vois quoi ? Je vois des Français ! », lance Emmanuel Macron à Marseille, le 1er avril dernier. À côté de toutes les origines qu’il cite, un pronom personnel est répété : le « je ». Le sujet de la phrase n’est pas Marseille, mais bien l’homme politique qui regarde. Et ce discours est typique de celui qui n’est alors que candidat du parti En marche !

De tous les prétendants à la présidentielle, E. Macron est celui qui utilise le plus les pronoms personnels, selon Damon Mayaffre, responsable scientifique du projet Mesure du discours, porté par le CNRS et l’université Nice-Sophia-Antipolis. Le chercheur a étudié les discours des cinq principaux candidats, et il en ressort que le président affectionne particulièrement le « je », le « nous » et, dans une moindre mesure, le « vous ». En moyenne, pour 10 000 mots, il utilise plus de 90 « je », quand Marine Le Pen en utilise environ 50, François Fillon 60, Jean-Luc Mélenchon 70, et Benoît Hamon 80. Le « nous » est également présent à des proportions similaires.

Une stratégie réfléchie

Il s’agit là d’une stratégie complètement réfléchie, qui met davantage l’accent sur les personnes que sur les idées, estime D. Mayaffre, contacté par Sciences Humaines« Le “nous” est sans limite, il a une puissance de communion, de communication, qui réside dans le flou de sa frontière du nous, extensible à loisir », juge le chercheur au CNRS. Tandis que par l’utilisation répétée du « je », « E. Macron a intégré la dimension monarchique de notre constitution », qui laisse la part belle au chef.

L’utilisation de ce pronom personnel s’est renforcée au cours de la campagne présidentielle, et lui a également permis de se construire une stature, d’affirmer un « “je” présidentiel » par la performativité, soit le fait pour un signe linguistique de réaliser lui-même ce qu’il énonce. « C’est par le martèlement du “je” qu’il a construit un “je” présidentiel », analyse D. Mayaffre.

Pendant de longues années, le pronom personnel de la première personne du singulier était quasiment un tabou. On préférait le pluriel du « nous ». Le « Je vous ai compris » de Charles de Gaulle, phrase qu’il prononce à l’endroit des Français d’Algérie le 4 juin 1958, est une exception à la règle. En dix ans de discours, entre 1929 et 1939, l’ancien secrétaire général du PCF Maurice Thorez ne l’utilise que 15 fois, selon l’enseignant à l’université Nice-Sophia-Antipolis.

L’affirmation de soi commence dans les années 1980, avec l’arrivée de la télévision, les débuts de la presse people et, surtout, la chute des grands systèmes idéologiques comme le communisme. « C’est au moment de la mort des idéologies que surgit le pronom personnel », raconte D. Mayaffre. À partir de cette période, on glisse vers la mise en scène d’affrontements entre personnes, plutôt qu’entre propositions politiques radicalement différentes. La stratégie d’E. Macron prolonge et accentue cette évolution. 

De la lexicométrie à la logométrie

La lexicométrie – du grec ancien lexikón (« livre de mots »), et metrikós (« qui peut être mesuré ») – est la science qui étudie l’usage des mots par la statistique, permettant ainsi de révéler l’emploi de nouveaux mots dans la langue ou les stratégies de discours. Les chercheurs du projet Mesure du discours préfèrent parler de logométrie, soit une approche des discours dans leur globalité, incluant une analyse grammaticale et graphique. Ils utilisent pour cela le logiciel Hyperbase.

 

Aude Lorriau, Sciences  Humaines

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