Terrorisme : « On est entré dans une phase de guérilla systématique »

« La menace terroriste est d’une ampleur sans précédent », juge Thibault de Montbrial, président du Centre de réflexion sur la sécurité intérieure

 

 

Une nouvelle attaque a visé les forces de l’ordre mercredi lorsqu’une voiture-bélier a blessé six militaires à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), avant d’être interceptée dans l’après-midi sur une autoroute dans le Pas-de-Calais, et le suspect a été arrêté. Ce dernier, un homme de 36 ans non fichés S, est inconnu des services de renseignements. Les attaques de ce type sont-elles vouées à se multiplier ?

Président du Centre de réflexion sur la sécurité intérieure et membre du conseil scientifique de l’École de guerre, l’avocat Thibault de Montbrial estime que le nombre d’individus capables de passer à l’acte excède les 10.000 à 15.000 personnes déjà identifiées par les autorités. Interview.

Quels enseignements tirez-vous du profil d’Hamou B., interpellé mercredi après l’attaque de six militaires à Levallois ?

Comme l’assaillant de Notre-Dame, Farid I., [qui a agressé trois policiers avec un marteau en juin sur le parvis de Notre-Dame, NDLR], Hamou B. n’est pas inscrit au fichier S et n’apparaît pas au Fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT). Cela démontre que le nombre d’individus dangereux, capables de passer à l’acte, est supérieur aux 10.000 à 15.000 personnes que les autorités disent avoir identifiées. Cela veut dire que ce genre d’attaque peut arriver à tout moment. Et que la menace terroriste est d’une ampleur sans précédent.

À ce stade de l’enquête, aucun élément ne permet d’établir un lien entre Hamou B. et l’État islamique. Est-on face à un acte isolé ou à un terrorisme organisé ?

Ce genre d’acte dépasse le simple cadre de Daech. Il est lié à l’islam radical. Tout, dans le mode opératoire, relève de l’islamisme violent. Hamou B. attendait dans une voie sans issue, à proximité d’un centre de repos de militaires, c’est signé à 100%. On a déjà vu une voiture foncer sur des militaires de l’opération Sentinelle, c’était en 2016 à Valence [quatre militaires visés, dont un blessé, NDLR].
Ce sont des individus qui se réclament d’un islam radical qu’ils ont plus ou moins bien digéré. Mais il n’y a pas besoin de tout connaître pour être endoctriné : tous les soldats nazis n’avaient pas lu « Mein Kampf ». Cette doctrine pousse au passage à l’acte, et cela date de bien avant Daech. Au début des années 2010, le magazine « Inspire » lié à Al-Qaida appelait à des attaques violentes ciblées, attaques théorisées dès la fin des années 1990 par des imams extrémistes. L’investissement matériel, logistique et financier est nul, cela ne coûte strictement rien, et si l’auteur se dégonfle au dernier moment, ce n’est pas grave parce que personne ne le saura. En revanche, en cas de succès, le gain pour les terroristes est maximal. Hier, par exemple, six soldats ont été blessés, dont trois grièvement.

Mais on a parfois l’impression d’être confrontés à des déséquilibrés mentaux plutôt qu’à des terroristes…

Cela rassure peut-être certaines personnes de se dire que ces gens-là sont fous. Mais personne n’a jamais dit ou écrit que, pour passer à l’acte, il fallait être un modèle d’équilibre dans le sens occidental du terme. Il faut une sacrée part de déséquilibre pour être prêt à sacrifier sa vie. On aurait, pourtant, tort de n’y voir qu’un phénomène de mode qui atteindrait des déséquilibrés. Au contraire, il s’agit d’une stratégie préméditée et planifiée il y a longtemps déjà et qui consiste, notamment, à manipuler les esprits les plus faibles.
On a du mal à mesurer l’impact de cette stratégie. On n’est plus face à des tueries de masse comme celle du Bataclan.
On est entré dans une phase de guérilla systématique. Quand vous êtes tout petit face à un adversaire très puissant, vous faites 1.000 petites entailles pour le faire saigner. On n’a peut-être pas l’impression pour l’instant de perdre beaucoup de sang, ni d’être gravement atteint, mais c’est une menace permanente qui s’installe, une tension latente qui finit par user. En outre, chaque acte a un effet d’incitation sur les autres. Si lui l’a fait, pourquoi pas moi ? Serai-je aussi courageux que lui ? L’effet d’entraînement est réel.
Si vous élargissez votre prisme à l’Europe, vous vous rendez compte que, depuis deux ans, il y a environ une attaque par semaine, si l’on compte celles que les médias ne relaient pas ou peu parce qu’il n’y aucun blessé. À cela s’ajoutent les attentats déjoués. Il ne faut pas se tromper. Ce genre d’attaques est devenu l’obsession des forces de sécurité intérieure. Cela atteint le moral des troupes. C’est une usure psychologique terrible dont on a encore du mal à mesurer l’ampleur. Par ailleurs, l’actualité fait qu’on focalise sur les actes individuels. Mais il ne faut pas oublier que ni la France ni l’Europe ne sont à l’abri d’une nouvelle opération terroriste complexe, de type commando du 13-Novembre.

Propos recueillis par Caroline Michel, L’OBS

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