Je suis végétarienne et je trouve les véganes ridicules

 

Il fut un temps où être végétarien représentait communément en France une hérésie culturelle, que d’aucuns ne manquaient jamais de faire remarquer au travers d’intarissables railleries. L’homme étant une espèce omnivore qui se nourrit des animaux depuis plus de 100 000 ans, il paraissait naturellement absurde de s’y refuser. Personnellement accoutumée à ces remontrances, quel ne fut pas mon désarroi le jour où je vis d’insipides steaks de soja, galettes de céréales et autres nuggets « veggie » couvrir les panneaux publicitaires ! Si l’on peut à juste titre se réjouir des campagnes de sensibilisation contre l’élevage industriel à l’origine de cette vague « animalitaire », la confusion entre élevage et maltraitance se fait de plus en plus manifeste, et pour cause : leurs auteurs, l’association L214, ne cherchent pas à simplement dénoncer un mode d’exploitation animale, mais bien à en interdire toute forme. Un fallacieux « nouvel humanisme » qui nécessite d’être décortiqué pour en comprendre les tenants et aboutissants.

Je comprends le plaisir de la bonne chair

Végétarienne depuis neuf ans, c’est désormais des véganes, ceux qui ne consomment ni animaux, ni produits issus de leur exploitation, que je me découvre être la cible. Ma faiblesse, elle, n’a pas changé : une éternelle fascination pour les animaux couplée à une empathie démesurée à leur égard ont eu raison de moi dès l’adolescence. Le sentiment de culpabilité à l’idée de tirer profit d’un cadavre1 m’est proprement insoutenable. Incapable en cela d’accepter le monde tel qu’il est et a toujours été, je fais donc partie de cette minorité de végétariens qui vivent dans leur coin sans se manifester, comprenant très bien le plaisir de la bonne chair et l’intérêt du cuir.

A l’inverse, les végétariens militants attaqueront à loisir le meurtrier qui aura osé s’asseoir à leur table avec son assiette de filet mignon… Et c’est bien là que le bât blesse, car leur comportement est loin d’être exemplaire, comme l’ont bien compris les véganes. Ils feraient plutôt penser aux demi-habiles de Pascal, ceux qui dénonçaient l’imposture du droit divin sans comprendre que c’était un secret de polichinelle alors nécessaire au maintien d’un certain ordre sociétal.

Éliminer notre instinct animal ?

En effet, ces fervents activistes, fiers d’avoir fait la démarche de remettre en cause leur régime alimentaire et de compliquer leur mode de vie par altruisme, ne sont visiblement pas allés chercher les conséquences de leur insouciante consommation de gruyère, crottin et autres trésors lactés. Peut-être ont-ils voulu s’émanciper de leur nature jusqu’à en oublier les bases élémentaires, car, que l’on soit femme, vache, chèvre ou brebis, c’est la même affaire : pas de bébé, pas de lait ! Devant ce simple constat, et dans l’optique où l’on ne s’octroierait plus jamais le rôle de la faucheuse, qui peut sérieusement prétendre qu’un troupeau de bêtes au nombre éternellement croissant puisse être économiquement viable, ni même seulement écologiquement raisonnable ?

Quand le carnivore assumé, tel l’habile conscient de sa condition, accepte humblement sa nature meurtrière, le végétarien militant, sous ses airs modérés, est donc profondément incohérent. Notons cependant que cette espèce semble doucement s’éteindre au profit du mouvement végane. Hélas, ces furieux rêveurs aux allures angéliques ne sont en fait guère plus conséquents que leurs confrères.

Convaincus que les animaux méritent eux aussi des « droits fondamentaux », les véganes ont pour ambition de les rendre entièrement libres, comme si nous, humains, n’existions pas. Ils estiment que notre conscience intellectuelle, qui évolue évidemment toujours en bien selon le grand, le sacré, l’inébranlable mythe du progrès, est arrivée au stade où l’exploitation animale doit lui apparaître d’emblée comme inacceptable. Il est temps de nous arracher pour de bon à notre nature, puisque, comme l’a dit Brigitte Gothière, présidente de L214, nous n’avons jamais été aussi entourés de technologie !2 Éliminons notre instinct animal, et devenons des êtres débarrassés de toute tache, purifions-nous de nos honteux défauts (la prochaine étape, ne nous en déplaise, est bien le transhumanisme). Bref, au nom du respect de la nature qui nous entoure, échappons à notre propre nature.

L’éloge des chats… végétaliens

Cette contradiction philosophique déclenche mécaniquement de nombreux problèmes dans ses conséquences concrètes, à commencer par un long processus d’extinction des races d’animaux domestiques. Hé oui, à partir du moment où votre compagnon bien aimé n’est pas libre de faire ce qu’il entend, ne vous leurrez pas, c’est de l’exploitation !

Adieu, meilleur ami de l’homme et autres boules de poils au ronronnement si apaisant… Voici venir quelques milliards de chiens et chats errants dans nos rues, et ce pour une durée indéterminée (interdiction, bien sûr, de les castrer).

Il est, sur ce point, étonnant de voir certains prétendus véganes posséder un animal de compagnie. La médaille de l’absurde revient sans conteste à ceux qui ont un chat – mais, attention, un chat végétalien, s’il vous plaît ! Gare au malheureux félin s’il vous ramène la souris qu’il a fièrement chassée. Il y a pourtant une grande différence entre choisir de consommer végétalien quand on est omnivore (en s’obligeant au passage à ingurgiter quotidiennement des pilules de vitamine B12, mais puisqu’on est dans la grande civilisation 2.0, allons-y gaiement) et imposer ce régime à un animal carnivore… Ou comment dénaturer la bête, toujours au nom du respect de la nature. Ne serait-il pas plus sage d’accepter que l’animal vit à l’instinct, contrairement à l’homme, qui a développé une sensibilité plus complexe ?

Le Cro-Magnon était raciste

Rappelons également que l’arrêt de l’exploitation animale implique le renoncement à une meilleure connaissance de cette espèce, qui nous fascine tous plus ou moins, qu’on les mange ou non. L’animal nous restera de ce fait à jamais étranger. Plus question non plus de démontrer la souffrance d’un animal dans une situation donnée, puisque plus aucune expérience ne sera permise.

Remémorons-nous, juste un instant, la vie avant la technologie… Comment nos ancêtres auraient-ils fait sans les bœufs pour labourer leur lopin de terre ? Sans les chevaux pour se déplacer d’une ville à une autre ? Ou simplement pour survivre sans chasser durant l’ère glaciaire ? Réponse des véganes forcenés : ce sont des temps reculés qui ne connaissaient pas la robotisation, et où, par ailleurs, la population était raciste, machiste, xénophobe, homophobe… Bref une civilisation arriérée, qui ne vaut plus rien et ne nous fait plus que de l’ombre ! Heureusement qu’on ne peut pas retourner dans le passé, imaginez si l’on devait se remettre à dresser les pigeons pour porter nos lettres aux camarades résistants… Qu’en pensent les oubliés du Tiers-Monde qui n’ont jamais vu un ordinateur et dont la seule préoccupation est d’avoir chaque jour assez d’eau potable… quand celle-ci n’est pas polluée par les pétroliers qui font nos pulls synthétiques ?

Vive les voitures électriques et les plants OGM!

En effet, l’intellectualisme de la thèse végane, dite « abolitionniste », fait preuve d’une abstraction du contexte réel pour le moins surprenante : faut-il interdire la consommation des moules et des huîtres, qui sont exemptes de système nerveux, mais scientifiquement classées – après de nécessaires recherches faites sur elles, doit-on le rappeler – au rang de l’espèce animale ? Prohiber la pêche, sans laquelle la civilisation Inuit s’éteindrait en quelques mois ? Devrait-on utiliser des « voitures écologiques » à la place des chameaux pour se déplacer dans le désert ? Mettre fin au lombricompost au nom de la non influence humaine sur la liberté de circulation du ver de terre ? Interdire l’introduction humaine des coccinelles qui protègent nos cultures des pucerons ? Cultiver uniquement des plants OGM qui n’attirent pas ces pauvres bestioles, afin de pouvoir se nourrir sans tuer personne – enfin, à court terme ? On a récemment découvert que la farine d’insectes serait un excellent moyen écologique pour nourrir la planète ; et l’on devrait également s’en priver… On le voit, cette moralisation purement théorique au nom d’un « être vivant se nourrissant de substances organiques » a perdu tout sens concret.

Les « antispécistes », eux, vont jusqu’à considérer que la vie d’un animal (un lion, une fourmi, une huître) a autant de valeur que celle d’un humain. En mars dernier, un homme est mort après s’être fait mordre par son chien. On me rétorquera qu’il n’aurait pas dû avoir de chien, certes ; mais que fait-on de la bête, maintenant ? Ces chers antispécistes se scandaliseront sûrement d’apprendre qu’il fut euthanasié pour éviter un autre drame humain… Le toutou eût peut-être mieux mérité d’être envoyé en prison, l’occasion pour lui de se repentir de son crime – argh ! Que dis-je, il doit jouir de sa liberté pleine et entière… Contrairement à l’homme civilisé qui, lui, est contraint par des lois.

Reste tout de même un sujet sur lequel véganes et carnivores s’accordent dans l’hypocrisie. Un sujet tabou, car signe d’un anthropomorphisme que l’on peine à assumer : cette ô combien sacrée idée de respect.

Amour, mal et respect

Non, ce n’est pas respecter l’animal que de l’abattre quand il a par essence la pulsion de vie. Ce n’est pas le respecter que d’obliger l’âne à transporter une charrette de vivres. Et ce n’est pas non plus respecter « son » chat que de l’enfermer chez soi de peur qu’il ne revienne pas. La notion de respect n’a de sens qu’au sein de la communauté humaine. Si respecter l’homme qui ne vit pas avec les mêmes valeurs que soi est déjà compliqué, qu’est-ce que respecter un animal dont on ne peut connaître la pensée ?

Cela étant dit, choierait-on autant son lapin si on ne l’élevait qu’à seule fin de s’en remplir la panse ? N’y a-t-il pas un réel amour ressenti à son égard, malgré la cruauté sur laquelle cela débouche ? Après tout, qui peut prétendre aimer sans en tirer un bénéfice ? Amour « désintéressé », pourquoi pas, mais qui procure tout de même une sensation personnelle de bien-être, au moins à l’idée que l’être aimé existe. Egoïste est bien le propre de tout amour, n’en déplaise aux romantiques. L’amour que l’on éprouve pour son animal de bétail n’est peut-être pas aussi fort que celui qu’on peut ressentir envers une personne, mais il fonctionne bien sur le même moteur. Un comportement humain en définitive tout à fait normal. On peut éventuellement penser que l’éleveur aime « mal » son animal ; mais il l’aime.

Et puisque l’on parle d’amour, il serait bon d’expliquer une bonne fois à nos chers amis zoophiles qu’aimer réellement, sincèrement la vie, c’est l’aimer en tant qu’unique réalité3, sans conditions, avec ses maux, ses douleurs. C’est reconnaître que le jambon, le pâté ou le saucisson peuvent être des mets délicieux, indépendamment de la mort dont ils sont le fruit. C’est constater qu’un ovule de poule a la capacité de former un agrégat jaune particulièrement agréable à nos papilles.

Voici venu le temps de la décroissance

Passionnée par tout ce que la vie peut offrir de plus savoureux à nos sens, même si le monde végétal renferme lui aussi des trésors gustatifs, je reste naturellement une végétarienne frustrée ; et il m’est bien plus agréable d’être à la table d’un mangeur de viande gourmet plutôt qu’avec un végane peu intéressé par la nourriture…

Si nous voulons atténuer la souffrance animale de manière collective et durable, il serait bien plus cohérent d’agir uniquement quand la souffrance perçue provoque en soi (donc, inévitablement, par anthropomorphisme) une volonté viscérale de l’épargner. Assumons simplement cette faiblesse qu’a l’humain de se nourrir d’animaux qu’il peine à voir souffrir pour lui : nous ne sommes pas des robots se comportant froidement selon des règles strictes ! De toute façon, qui d’autre qu’un scientifique peut objectivement juger de l’état de souffrance d’un animal ? Mais qui osera afiirmer avec certitude si vaches, moutons, poules et autres bêtes d’élevage paysan sont heureuses ou non de leur condition ?

De même qu’on privilégie instinctivement ses proches avant les autres, il est naturel de préférer notre propre espèce aux autres animaux. Plaidons alors pour que notre sensibilité, toute humaine qu’elle est, guide nos choix, à l’inverse d’une pseudo rationalité philosophique à toute épreuve. Quand les plus sensibles décideront individuellement de se passer de chair animale, de produits laitiers ou d’œufs, laissons la majorité en jouir, avec mesure, mais sans complexe. Ne criminalisons pas ces répugnantes expériences qui nous ont permis de guérir de nombreuses maladies sans en passer par des cobayes humains. Continuons d’observer les bêtes pour mieux les comprendre, car c’est par là mieux comprendre le monde. Enfin, il est temps d’accepter la décroissance, car rien n’est plus abject que l’exploitation industrielle. S’il nous est impossible de profiter du lait sans en passer par l’abattage, la crème, le beurre et le fromage sont des œuvres gastronomiques profondément ancrées dans le patrimoine français, et les éliminer serait un désastre social. Tentons plutôt de revenir aux sources en promouvant l’exploitation locale, paysanne, comme cet éleveur d’alpagas et de chèvres angora exemplaire qui tient à garder ses bêtes jusqu’à leur fin de vie naturelle, tant qu’il le peut ; preuve que l’on peut porter des vêtements en laine sans faire de mal aux animaux, à condition d’y mettre le prix… mais a-t-on vraiment besoin d’avoir dix pulls différents ?

par Sarah Legault

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