Djihad: la diaspora marocaine échappe au contrôle de Rabat

Entretien avec l’historien Pierre Vermeren

Daoud Boughezala. Les terroristes de Barcelone regroupés autour de l’imam de Ripoll qui ont commis les attentats des 17 et 18 août venaient du Rif et du Moyen-Atlas. Y a-t-il un vivier djhadiste dans certaines régions marocaines que Rabat peine à intégrer ?

Pierre Vermeren (1). Ces jeunes terroristes viennent pour partie du Maroc et pour partie d’Espagne, mais la plupart d’entre eux sont arrivés en Espagne très jeunes lors de la grande migration des Marocains des années 1995-2007. Les régions les plus pauvres du Maroc périphérique du nord ont été pourvoyeuses de ces migrations : le pays Jbala, le Rif, l’Oriental et le Moyen Atlas. Comme en France ou au Benelux, les migrants du Maroc sont pour l’essentiel originaires de ces régions, à l’exception des commerçants du Souss (au sud) qui tiennent les réseaux marchands, de l’épicerie à la restauration. Ces mêmes régions du nord du Maroc ont été le vivier de recrutement vers le djihad syro-irakien il y a quelques années. Périphériques et pauvres, elles ont un niveau de vie très inférieur aux grandes métropoles du Maroc atlantique, que Lyautey avait qualifié de « Maroc utile ». Les choses ont peu changé : leur niveau de vie est plus proche de celui du Sahel que du Portugal, à l’inverse de Casablanca ou de Rabat.

Molenbeek, Barcelone et Paris, beaucoup de djihadistes agissent entre frères ou cousins. Comment expliquez-vous la fréquence des réseaux familiaux dans la nébuleuse terroriste ? 

Dans les familles pauvres de la grande diaspora marocaine d’Europe (plus de 5 ou 6 millions de personnes), on compte une partie non négligeable de familles originaires du nord du Maroc (notamment le Rif) qui s’adonnent au trafic de cannabis (qui représente au moins 10 milliards de dollars annuels de chiffre d’affaire à la revente). Cette activité mafieuse suppose une grande confiance entre les intervenants et trafiquants, qui doivent pouvoir compter sur leurs familles, le silence de la communauté ou des voisins, fournisseurs, banquiers etc. Là se situe l’importance de la famille, la grande, le clan familial, originaire de tel ou tel douar (ou village), ou la petite, la fratrie, voire le cousinage, les filles restant en dehors de ces affaires. C’est le meilleur moyen de conserver l’omerta et de travailler dans une absolue confiance. Quand un morceau du réseau, pour diverses raisons, bascule dans le djihado-terrorisme, les structures restent identiques et montrent plus que jamais leur utilité : silence, efficacité, invisibilité, confiance aveugle etc. On ne trahit jamais son frère, c’est anthropologiquement très difficile.

Y a-t-il une telle porosité entre le trafic de haschich marocain et les réseaux djihadistes ?

C’est ce qu’ont démontré les attentats de Bruxelles et Paris, réalisés par le même réseau tentaculaire belgo-marocain. Le trafic de haschisch (ou plutôt de cannabis) est une activité économique mafieuse, très rentable mais très violente, comme l’ont illustré plusieurs films, séries et documentaires. Il a constitué au fil des décennies une économie de la drogue qui a agrégé d’autres produits (la cocaïne), et plus largement a façonné un business et un milieu criminel et financier très structurés. Le mot d’ordre des chefs est « pas de vague », « pas de bruit ». Mais au niveau des petits revendeurs, dealers, passeurs etc., il est difficile de tout contrôler. Les mêmes jeunes qui sont des maillons de la chaîne mafieuse subissent les assauts des prédicateurs islamistes de banlieue ou de cité, qui les renvoient au néant de leur vie, à la nécessité de mettre de l’ordre dans leur comportement et dans leur foi, puis insensiblement de passer au service du djihad pour racheter leurs péchés et préparer leur comparution devant Dieu. Une telle mécanique a été dévoilée dans plusieurs films ou romans marocains et algériens, et on en comprend les mécanismes psychologiques. Ce qui paraît a priori déconnecté est en fait relié, car la culpabilité et la conscience d’existences gaspillées est très vive chez les jeunes délinquants de banlieues.

On cite souvent l’Etat marocain comme un exemple de gestion réussie de l’islamisme puisque le gouvernement est dirigé par le parti religieux PJD. Quelles failles révèlent la prolifération de djihadistes marocain ?

L’essentiel n’est pas le PJD, qui est secondaire, mais la commanderie des croyants (voire le califat) exercée par le roi du Maroc, descendant et successeur du Prophète Mahomet à la tête des musulmans du Maroc. Dans cet Etat religieux, le roi exerce le monopole de l’interprétation religieuse, aussi bien qu’auprès des Marocains de l’étranger qu’il considère comme ses ouailles. Hassan II ne supportait pas la contestation religieuse islamiste. Depuis l’avènement de son fils Mohammed VI en 1999, celui-ci a laissé s’organiser les islamistes reconnaissant sa tutelle religieuse. Ils font de la politique et participent aux affaires publiques : le PJD gouverne, ou du moins participe au pouvoir. Quant aux autres, ils ne sont pas reconnus, et les plus radicaux sont systématiquement poursuivis voire condamnés et emprisonnés, surtout depuis les attentats de Casablanca en 2003 puis en 2007. Ainsi se sont constitués des groupes d’opposants plus ou moins radicaux, plus ou moins politiques, qui refusent la commanderie des croyants : wahhabites, salafistes, chiites, djihadistes, et les soufis de Justice et Bienfaisance, le plus grand groupe. Tous sont sous pression policière constante au Maroc, mais ils peuvent parfois s’adonner à leurs activités dans certains pays d’Europe. La Belgique et la Catalogne ont apparemment été leurs havres de paix !

Pourquoi la Turquie, qui promeut également un islam officiel, parvient-elle à contrôler sa diaspora en Europe contrairement au Maroc ?

Le Maroc y parvient quand sa police a carte blanche (en dépit de stratégies parfois inadaptées), ou qu’une police amie comme celle de la France intervient à ses côtés. Pour autant, il s’agit moins pour l’appareil d’Etat marocain de maintenir une orthodoxie que de contenir les aspects les plus dangereux d’une opposition qui a de nombreux visages et de nombreux protecteurs. Le Maroc promeut un modèle de commanderie islamique qui est contesté par les salafistes et les Frères musulmans qui ne veulent pas partager leur « compétence islamique » et encore moins se laisser dominer par un pouvoir chérifien. Dans le cas de la Turquie, c’est très différent : disons que les Kurdes jouent seuls le rôle d’opposants (un peu comme les Rifains au Maroc ou les Kabyles en Algérie), car ils refusent l’orthodoxie turco-anatolienne des Frères musulmans imposée par Ankara et Erdogan. Le ministère turc des Affaires religieuses (Diyanet) se considère comme le bras armé de l’islam turc qu’Erdogan a fait passer sous la coupe des Frères musulmans, dont il espère devenir le grand chef mondial (avec l’aide des idéologues égyptiens et des pétrodollars qataris). Pour eux, qui ont une vision millénariste, les Turcs d’Europe sont l’avant-garde de la conquête islamique du continent, c’est pourquoi il faut les encadrer et s’en servir comme de militants à opposer aux Etats européens (comme on le voit avec la confrontation en cours en Allemagne). Cet islam officiel est révolutionnaire et subversif alors que celui du Maroc est conservateur et cherche l’alliance des Etats européens : c’est très différent.

Comment le Maroc a-t-il géré le départ des djihadistes vers l’Etat islamique puis leur retour au pays ?

Au départ, les autorités locales dans le Rif et le Moyen Atlas ont cru bon de se débarrasser des éléments les plus excités qui ont pu ainsi partir vers le djihad syrien… mais cette politique s’est révélée assez vite désastreuse. Ces militants djihadistes (presque 2000) ont en effet fusionné sur place avec les « Marocains d’Europe » échappant à tout contrôle (presque plus nombreux)…, constituant à terme un gros défi pour le Maroc. Dès lors, les autorités ont strictement verrouillé les départs, puis les retours ont été observés à la loupe, tant en Europe qu’au Maroc. Les familles des djihadistes connaissent les rigueurs de la surveillance policière, ce qui dissuade certains fils perdus, et les « revenants » sont systématiquement mis à l’abri ou en prison en attendant des jours meilleurs. Une autre politique serait suicidaire avec des combattants expérimentés et prêts à tout. Pour autant, la communication des autorités marocaines sur le sujet est très politique, grossissant certains faits ou en occultant d’autres, ce qui impose la prudence.

par, Daoud Boughezala

(1) Historien spécialiste du Maroc, Pierre Vermeren y a longtemps enseigné.

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