Islande : si cette petite île de l’Atlantique nord dessinait les contours d’une autre façon d’exercer le pouvoir ?

Alors que la crise économique et les scandales financiers avaient laissé le pays au bord de la faillite, Les Islandais expérimentent tous azimuts pour redonner un nouveau souffle à l’une des plus vieilles démocraties du monde : constitution écrite par des citoyens tirés au sort, élus punks, parti pirate… le tout sans recourir à un homme providentiel. Et si cette petite île de l’Atlantique nord dessinait les contours d’une autre façon d’exercer le pouvoir

Dans l’ouest de l’Islande, l’Almannagjá est un haut mur de basalte long de plusieurs kilomètres. La muraille de roche noire écume en un marais verdoyant que l’on appelle le Þingvellir, les « plaines du Parlement ». Ici fut fondé en 930 la première chambre de représentants de l’Europe médiévale, l’Alþingi. Au sommet du Lögberg, le « Rocher de la loi », un étendard signale l’emplacement exact de l’assemblée… dont aucune trace ne subsiste. Disparue, l’institution fondatrice de la nation islandaise est devenue une obsession dans ce pays, surtout après la crise financière de 2008. Cet effondrement économique et social d’une rare violence, et les révélations, notamment de WikiLeaks, de manipulations boursières et de délits d’initiés de grande ampleur ont fait naître un profond trouble et le besoin de réinventer la politique.

L’Alþingi, naguère ignorée des Islandais opulents, est alors récupérée comme un symbole d’insoumission aux vicissitudes d’une élite corrompue. L’Islande fait alors la une des médias, avec des mesures répressives inédites : la condamnation et l’incarcération de trente banquiers impliqués dans le krach, puis la mise en examen du Premier ministre Geir Haarde (Parti de l’indépendance, classé à droite), déclaré coupable de la faillite du pays à titre symbolique.

Début novembre 2016, quand nous arrivons en Islande, la capitale, Reykjavik, semble rattrapée par le spectre de la crise. Au lendemain d’élections législatives anticipées, la droite est revenue au pouvoir. Les Islandais seraient-ils donc devenus indifférents à leurs désirs de révolte ? Loin de là. La troisième force politique du pays, derrière le Mouvement des verts et de gauche, est désormais Píratar, le Parti pirate. Sa cofondatrice Birgitta Jónsdóttir insiste d’ailleurs sur la dynamique de son mouvement : « Nous n’avions que 5 % des voix il y a quatre ans. Aujourd’hui, nous en avons trois fois plus. » Créé en 2012, le Parti pirate s’est imposé sur la scène politique après l’affaire des Panama Papers ; d’inspiration « geek » et libertaire, il rassemble des développeurs et des écrivains, comme des chauffeurs de bus. Il propose d’utiliser les nouvelles technologies pour permettre aux citoyens de s’emparer de nouveau de l’espace public. Mais Píratar n’est pas un phénomène isolé. Depuis 2008, l’Islande fourmille d’initiatives et d’expériences inédites pour rénover la démocratie participative. Comment s’y prennent les habitants de cette île de 330 000 habitants pour réinventer la politique ? La réponse implique de revenir au premier sursaut démocratique, aux origines de la révolution de 2008.

LA SYMBOLIQUE DE L’HOMME ORDINAIRE

Ce matin, sur le parvis du Parlement, la statue de Jón Sigurðsson (1811-1879), figure de l’indépendance, est enveloppée d’une épaisse couche de brume. Hörður Torfason est seul. Acteur de théâtre et militant, ce septuagénaire s’est imposé comme une figure de l’activisme dans les années 1970 ; premier Islandais à avoir fait son coming-out, il a œuvré à la reconnaissance effective des droits des homosexuels, notamment

la statue de Jón Sigurðsson (1811-1879)

celui à adopter un enfant. En octobre 2008, il se rallie à la contestation des pouvoirs en place ; « avant cette date, si vous manifestiez, vous étiez vu comme un communiste ou un citoyen de seconde zone », se souvient-il l’œil rieur. Il y a à peine dix ans, il grimpe sur un banc en guise d’estrade improvisée et apostrophe les passants. Rapidement, une foule se forme. Des prises de parole spontanées éclosent. Un roulement est mis en place ; des binômes d’orateurs – systématiquement une femme, puis un homme – se succèdent pour s’exprimer librement pendant sept minutes. « Il n’y avait qu’une règle : seules des personnes ordinaires pouvaient parler au micro ; pas de militant politique, d’orateurs ou de représentants de groupes religieux. » Avec son expérience des planches, Hörður dirige les citoyens comme des acteurs et met en scène l’expression simple d’un trouble commun, plutôt que les envolées lyriques et les harangues de quelques habiles rhéteurs. Pour l’acteur, comme pour tous les citoyens qui se rassemblent là tous les jours pendant cinq mois, l’espace devant le Parlement devient un lieu de vérité, tandis que les députés, loin des regards, incarnent pour les Islandais les bouffons d’une tragi-comédie.

« Personnes ordinaires », l’expression n’est pas anodine. Contrairement aux mouvements d’occupation de places, en Espagne ou à New-York, pas un seul masque ne cache le visage des manifestants de Reykjavik. Pour Hörður, un visage caché, c’est un homme qui se dé-pouille de son humanité : « J’ai vu des gens pleins de haine ou de peurs. D’autres pleuraient. Les visages sont plus puissants que les déclarations ; il faut les montrer. » La violence physique ou symbolique d’un discours, le militant ne l’a jamais acceptée. Il ramène les revendications à leur expression minimale : démission du gouvernement, de l’autorité de surveillance financière et des dirigeants des grandes banques. Tous ces objectifs seront atteints en cinq mois. Mais au-delà de ce succès couvert par les médias du monde entier, pas d’utopie politique. « Ce n’était pas une révolution », insiste Hörður, plutôt un mouvement sans projet intellectuel, dépouillé de toute l’esthétique romantique généralement associée à une révolte nécessairement grandiose, violente et universelle.
Ce qui s’est passé alors en Islande n’est pas sans rappeler les analyses de John Dewey (1859-1952), figure du pragmatisme. Pour lui, la simple expérimentation d’un trouble partagé est le fondement du « public ». Dans Le Public et ses problèmes (1927), Dewey critique la théorie libérale qui a produit le concept d’un « public » fictif, c’est-à-dire unifié au préalable. Le philosophe américain préfère concevoir le peuple comme le résultat ponctuel d’expériences où les citoyens manifestent leurs troubles : « C’est la personne qui porte la chaussure qui sait le mieux si elle fait mal et où elle fait mal, même si le cordonnier est l’expert. » Le public, au sens entendu par Dewey, émerge dans l’expérience du groupe qui se manifeste dans le concept de « démocratie expérimentale ». Dans cette quête permanente d’un commun en devenir, les citoyens sont censés, en tant qu’acteurs non traditionnels, s’immiscer dans les interstices de l’institution politique – au sein des manifestations, dans les associations ou les organisations non gouvernementales (ONG). En Islande, ni meneur ni grande figure n’ont fait obstruction ni récupéré la manifestation de ce commun. Et surtout pas Hörður Torfason : « Quand le gouvernement a démissionné, le nouveau Premier ministre Jóhanna Sigurðardóttir [membre de l’Alliance sociale-démocrate, classée au centre gauche] m’a parlé d’un projet de réécriture de la Constitution. Mais ce n’était plus mon boulot, ma tâche étant accomplie, je suis parti. »

UN FORUM CONSTITUTIONNEL

Au moment où la confiance des Islandais dans leur Parlement se dégrade fortement (30 % en 2010, contre 71,6 % en 1999), l’État laisse émerger des innovations en dehors du cadre habituel de décision. En 2010, la coalition sociale-démocrate orchestre un processus jamais vu, initié par un collectif d’associations locales : faire réécrire la Constitution de 1945 par les citoyens islandais. Un Forum national de mille personnes tirées au sort est réuni dans le palais des sports de Reykjavik. Désignée par ce tirage, la Franco-Islandaise Léa Gestsdóttir-Gayet, étudiante en philosophie politique à l’époque, se souvient : « J’avais 25 ans et j’étais assise avec un retraité, une mère de famille, etc. À chaque table, il fallait que ce soit représentatif de la population. » En une journée, un document de 700 pages énumérant les « valeurs du peuple islandais » est produit pour servir de base à l’écriture de la nouvelle constitution. Après cette concertation populaire, vingt-cinq citoyens, parmi lesquels certaines personnalités islandaises, sont élus pour plancher sur la rédaction du texte fondamental.
Örn Bárður Jónsson est l’un d’entre eux. Pasteur luthérien engagé sur les problématiques sociales, il vit aujourd’hui en Norvège mais garde un souvenir exaltant de sa participation à l’élaboration de la Constitution. « J’ai été encouragé à me présenter car j’étais connu pour mes prises de parole publiques, notamment contre l’exploitation à outrance des ressources et l’urbanisation galopante dans les années 1990. » Il assure s’être défait de son habit religieux pour « venir en simple individu ». « Je suis convaincu que, contrairement aux hommes politiques, nous sommes parvenus à écrire ce texte, car nous venions de toutes les communautés, de tous les milieux sociaux, et que nous étions capables de nous écouter. Nous nous sommes inspirés des constitutions du monde entier, de celle des États-Unis à celle de l’Afrique du Sud en passant par celle de la France. » Les vingt-cinq rédacteurs détaillent leurs avancées sur une chaîne YouTube dédiée et utilisent les réseaux sociaux pour tester leurs propositions ou pour reprendre des suggestions d’internautes. Professeure à Yale, autrice de Democratic Reason (Princeton University Press, 2012, non traduit), Hélène Landemore s’est passionnée pour cette expérience inédite, et pour l’Islande en général : « Ce pays montre que le dualisme État/société civile, ou représentants/ représentés, n’est plus pertinent. Cette évolution politique, où les dichotomies se fluidifient, est le miroir de la mutation de nos identités ; avec les réseaux sociaux, nous ne sommes plus aussi compartimentés qu’avant, les personnes publiques et privées s’enchevêtrent. » D’autant plus que l’Islande est l’un des pays les plus connectés du monde : 97 % de la population a un accès à Internet.

Las ! les critiques pleuvent sur ce procédé qualifié d’« erratique » ou d’« excentrique » par divers juristes et universitaires dans la presse nationale. Le Parti de l’indépendance pointe l’amateurisme de la Constituante ; des avocats membres du Conseil constitutionnel islandais, chargés au départ d’encadrer le travail d’écriture, outrepassent leur rôle pour proposer deux projets concurrents. La volonté d’inclure les citoyens ordinaires dans le processus décisionnel est donc discréditée par un discours d’expertise. À tort, selon Hélène Landemore. En plus d’avoir inséré des mesures inédites comme la nationalisation des ressources naturelles encore inexploitées ou la possibilité pour 10 % du corps électoral de provoquer un référendum, la proposition de la Constituante est, de l’avis de la philosophe, plus élaborée que les deux versions des juristes sur de nombreux points. L’exemple le plus frappant qu’elle étudie est celui des droits religieux : « Alors qu’en Islande, 80 % de la population se déclare luthérienne ou de culture protestante, la Constituante, en accord avec le Forum, a enlevé toute référence à l’Église, ce qui n’est pas le cas des deux autres propositions. Elle est aussi allée beaucoup plus loin dans la reconnaissance des minorités religieuses. » Plus libérale et tranchée, la version de la Constitution des citoyens élus propose pour la première fois une séparation stricte de l’Église et de l’État en Islande. Un bouleversement auquel a adhéré… le pasteur Örn Bárður Jónsson.

Faut-il en conclure qu’une assemblée de personnes ordinaires prend de meilleures décisions qu’un cénacle d’experts ? Pour Hélène Landemore, cela ne fait aucun doute, même si cette position va à l’encontre de nos « “expertocraties” où les politologues sont obsédés par la compétence de l’électeur moyen, vu comme irrationnel ou apathique ». Elle pousse plus loin son analyse : « Imaginons un territoire où le but est de se guider vers le point le plus haut. Un petit groupe d’individus, comme les hommes politiques, appartiennent à la même classe sociale, ont fait la même école, ont le même esprit. Ils parviendront à trouver le point le plus haut localement, mais pas l’optimum global. Plus nous incluons de milieux divers, plus nous augmentons la diversité cognitive dans une assemblée, plus nous sommes sûrs de trouver le point le plus haut, le compromis le plus juste. Dans le cas de l’Islande, grâce au tirage au sort, le Forum citoyen a inclus des segments de la population d’ordinaire exclus. Mille personnes tirées au hasard recréent une société en miniature. C’est ce que l’on appelle en théorie politique la représentativité descriptive. La représentation passe du droit au fait, en reflétant mieux la diversité réelle des individus. » Un modèle qu’il faudrait, selon la chercheuse, généraliser à l’ensemble des grandes décisions politiques, pour fonder la « démocratie épistémique » : « La question fondamentale n’est plus “qui doit décider ?”, mais “comment créer les conditions de l’intelligence collective ?” La compétence n’est donc plus une donnée objective mais la conséquence de processus d’inclusion des citoyens. » L’inclusion a pourtant ses limites. Pour penser un nouveau modèle politique, il semble impossible à Hélène Landemore de se passer de la représentation : « Nous ne pouvons pas être des millions à débattre, et la volonté d’inclure tout le monde grâce aux nouvelles technologies est une utopie naïve. » Outre une page Facebook et un compte Twitter permettant à chaque citoyen de proposer ses idées de réforme, une plateforme collaborative indépendante créée par l’ONG Citizens Foundation a été mise en place au moment de la Constituante – on a même parlé de « Parlement fantôme ». Pas moins de deux mille personnes ont participé à l’initiative. Mais rendons-nous à l’évidence : ce crowdsourcing – « production participative » – a été sinon boudé par les Islandais, du moins difficilement quantifiable dans ses effets directs. Sur 3 600 messages laissés, seuls 370 auraient servi de base à des propositions finales… Dénouement du feuilleton : en octobre 2012, le projet de constitution est soumis à référendum et gagne le suffrage populaire ; cependant, le processus de révision n’ira pas à son terme : après les législatives de 2013, une coalition libérale revient au pouvoir, et le texte se perd dans les limbes.

PROXY-VOTING ET DÉMOCRATIE LIQUIDE

Début novembre 2016. Quelques affiches électorales hissées le long des avenues tachetées des premières neiges arborent encore les visages des candidats des différents partis. Dans l’ancienne friche industrielle de Reykjavik lentement transformée en paradis pour startup, se trouve le local du Parti pirate, où l’on milite encore pour l’adoption de la Constitution citoyenne recalée. La grande majorité des membres du Parti sont totalement inconnus du grand public ; issus de tous les horizons, ils font de leur non-professionnalisme politique une arme pour convaincre. Parmi les députés fraîchement élus, un ouvrier de chantier, un chauffeur de bus, deux jeunes diplômées de 26 ans, des universitaires, des informaticiens. On reproche souvent aux Pirates leur ligne « ni droite ni gauche », même si nombre d’entre eux collaborent avec les sociaux-démocrates ou les écologistes. Leur projet ? Repenser la représentation en politique.
Smári McCarthy est plus célèbre, il est même le cofondateur du parti. Il a d’abord été un membre actif de WikiLeaks. Assis derrière son ordinateur, son visage mangé par une épaisse barbe rousse qui rappelle ses origines irlandaises, il admet volontiers que le gouvernement par le peuple est une illusion, entraînant son lot de déboires : « En théorie, demander aux gens de décider est une bonne chose. Mais jusque-là, les tentatives se sont révélées désastreuses.

À Porto Alegre, au Brésil, il a été demandé aux habitants de participer à l’élaboration du budget de la ville. Sauf que la plupart d’entre eux se sont retrouvés démunis. Un grand nombre n’a pas compris pourquoi on leur demandait cela, alors qu’ils n’y connaissaient rien. » Aux yeux de Smári, la démocratie n’est pas un système mais désigne un mode d’interaction continu entre dirigeants et dirigés. Pour repenser cette relation, il s’inspire des mécanismes du Web : « Il y a deux grandes structures du réseau. L’une, classique, consiste à faire transiter tous les flux d’informations par un serveur central, c’est un modèle vertical. L’autre, qui m’intéresse, est dite de “pair à pair” et consiste à faire circuler les données directement entre les ordinateurs, de façon horizontale. » Transposé au jeu démocratique, cela permettrait à une ou plusieurs personnes de déléguer leur vote à quelqu’un jugé mieux renseigné sur un sujet donné. « Plutôt que de voter une fois tous les quatre ans pour un représentant (modèle du serveur central), puis d’attendre passivement la prochaine élection, pourquoi ne pas penser un système informatique où il serait possible de donner sa voix, et donc sa confiance à quelqu’un, et de la lui reprendre en un clic ? » Ce système s’appelle le proxy-voting.

Un mode de représentation plus fluide mais plus inégalitaire, dans la mesure où les personnes considérées comme plus compétentes ont davantage de poids de décision. « Ils n’ont pas plus de pouvoir uniquement parce qu’ils sont des experts, mais parce que les gens autour d’eux leur font confiance. C’est une nouvelle forme de technocratie, mais à tout moment, vous pouvez choisir quelqu’un d’autre, ce qui n’est pas possible dans notre démocratie représentative actuelle. » Ce dispositif sera bientôt mis en place au sein des Pirates islandais pour élaborer le programme du parti. À terme, pourquoi ne pas employer ce procédé pour établir la stratégie du gouvernement, en court-circuitant l’assemblée et en promouvant des citoyens ayant récolté la confiance de leurs semblables ?

« Nous n’allons pas démanteler le Parlement tout de suite, sourit Smári. Mais nous voulons utiliser les nouvelles technologies pour tendre vers une société plus réactive et versatile. » La liberté politique est impensable sans frictions ni troubles. « Aucun homme ni aucun esprit n’a jamais été émancipé par le simple fait d’être laissé en paix », expliquait Dewey, pour qui la liberté entendue comme simple absence de « limitations formelles » conduisait à l’« apathie politique ». Pour mettre en mouvement la démocratie, rien de tel qu’une lame de fond, une source d’intranquillité : pour les Pirates, ce sera la liberté absolue de l’information.

En avril 2016, au moment de la divulgation des Panama Papers, dont Smári McCarthy a été l’un des acteurs, l’Islande découvre avec stupeur les noms de plusieurs de ses ministres couchés sur la liste des évadés fiscaux disposant d’un compte offshore. Pas étonnant, donc, que le cofondateur du Parti pirate érige en règle d’or la transparence des données publiques. Une intransigeance qu’il partage avec Birgitta Jónsdóttir. Figure la plus charismatique du parti, récemment réélue au Parlement où elle siège depuis 2009, celle-ci porte depuis le début le projet Immi (en français Initiative islandaise pour la modernisation des médias), un ensemble de réglementations censées protéger sur des serveurs sécurisés les données des journalistes et des lanceurs d’alerte ; l’objectif est également de créer un statut de réfugié informationnel, notamment pour donner un asile à Edward Snowden.

LA CULTURE DE L’ÉPHÉMÈRE

En France, difficile d’imaginer que 15 % des suffrages se portent sur un Parti pirate dont le leitmotiv est de changer la structure même du pouvoir, en s’inspirant de celle du Web. Toutefois, sur le « bout de glaçon », le surnom affectueux de l’île, cela n’a rien de surprenant. Avant les Pirates, différents mouvements se sont succédé au pouvoir de façon éphémère, rendant le jeu démocratique plus dynamique. En 1983, la Liste des femmes (Samtök um kvennalista), un mouvement féministe créé la même année, envoie neuf femmes néophytes en politique au Parlement. Jusqu’en 1999, il se maintient dans le peloton des principaux partis du pays aux différentes élections locales et nationales. Selon Stefanía Óskarsdóttir, professeure de sciences politiques à l’université d’Islande, ce fonctionnement lié à l’émergence de partis non traditionnels est propre à l’Islande : « La Liste des femmes refusait d’ailleurs la dénomination de “parti” pour lui préférer celle de “mouvement”. Elle a amené à l’époque de nouvelles problématiques jusque-là ignorées tout en jouant sur une hiérarchie horizontale du pouvoir. Mais petit à petit, la question des droits des femmes a été incorporée par les autres partis, et la Liste a disparu. Il se passera sûrement la même chose avec le Parti pirate. »

Parti Pirate

Aujourd’hui, les Islandais cultivent un certain nombre de paradoxes politiques. Le taux de participation moyen aux élections est très haut : plus de 80 %, tandis que la confiance envers le Parlement s’est véritablement effondrée ces dernières années. Ensuite, l’Islande n’a pas l’esprit partisan. Les grands partis sont élastiques : les sociaux-démocrates ont déjà noué facilement des coalitions avec les partis de droite. Plus encore, l’Islande a été l’un des premiers pays à pratiquer les primaires ouvertes, et ce dès les années 1970. Les électeurs eux-mêmes sont versatiles. Sur place, plusieurs personnes nous ont confié qu’ils étaient encartés dans différents partis, parfois opposés sur l’échiquier politique.

Un faible esprit clanique, donc, combiné avec un intérêt prononcé pour la participation politique : ceci explique la formation permanente de nouveaux mouvements. Rien que pour les élections législatives de 2009, juste après la crise, neuf partis ont ainsi vu le jour.
L’un d’entre eux n’est autre que le Besti Flokkurinn, le Meilleur Parti. Un mouvement ironique emmené par un humoriste punk et anarchiste, Jón Gnarr, élu maire de Reykjavik de 2010 à 2014. Paisiblement installé dans le salon isolé d’un café à l’ambiance feutrée, l’ex-édile a un physique imposant. Lui qui a eu les cheveux hirsutes et arbore un tatouage sur l’avant-bras à l’effigie de son groupe punk préféré, Crass, ne peut s’empêcher de ricaner quand il se remémore la genèse de son parti : « Après 2008, je voulais écrire une pièce de théâtre sur la crise financière. Puis j’ai décidé de faire de la politique ma propre scène. Je me suis inspiré du Manifeste du surréalisme d’André Breton. Je promettais n’importe quoi : des voyages surprises pour les personnes âgées, l’abolition des dettes ou l’introduction d’ours blancs dans le pays. Je disais aussi que je ne tiendrais pas toutes mes promesses, que je me présentais pour gagner de l’argent et placer mes amis à des postes juteux. » Quand il se présente au deuxième poste le plus important du pouvoir exécutif dans le pays, Jón Gnarr avoue qu’il ne connaît même pas le nom de son prédécesseur. « Je suis passionné par l’anarchisme de Bakounine ou de Proudhon, mais j’exècre toute forme de violence. La dérision, c’était une façon de remettre en cause le pouvoir, sans blesser personne. J’ai compris assez vite que j’avais des chances d’être élu, ce à quoi je ne m’attendais pas. J’étais une sorte d’exutoire pour les personnes dégoûtées de la politique. » Une fois aux affaires, le personnage sarcastique change de masque : il mène une politique écologique dans une ville acquise aux conservateurs et où les ménages possèdent souvent trois voitures. Sans programme politique sérieux, il contribue à l’émergence d’une autre plateforme élaborée par l’ONG Citizens Foundation, Better Reykjavik (« une Reykjavik meilleure »). Il s’agit de s’inspirer de projets directement proposés par les internautes : reconversion d’une vieille centrale électrique, création de centres de partage de matériel pour faire du sport ou encore amélioration des jeux urbains. En 2014, Jón Gnarr est extrêmement populaire. « Beaucoup de gens voulaient que je me représente. Mais j’avais fixé mon but dès le départ : un mandat, c’est tout. Mes délégués ont repris la suite, c’est l’essentiel. » Au collège, Jón Gnarr avait pour camarade une certaine Birgitta Jónsdóttir. La figure de proue des Pirates partage la vision de Gnarr : pour elle, « le parti politique n’est qu’un outil pour empêcher l’établissement du pouvoir en son sein, il doit rester un simple moyen de laisser émerger la conscience politique ». Alors, interrogés sur la question de leur installation au Parlement, les Pirates sont unanimes. Déjà, ils affirment ne vouloir briguer qu’un seul mandat. Ensuite, dans l’idéal, ils espèrent que le mouvement aura disparu d’ici dix ans ; ce serait la preuve qu’ils ont réussi leur mission.

La Liste des femmes, le Parti pirate ou le Meilleur Parti ont tous émergé des milieux associatif, artistique ou entrepreneurial, comme des dizaines d’autres mouvements restés à l’état embryonnaire. La politique doit être comme une théorie scientifique, en perpétuel sursis, jugeait déjà Dewey. Comme les partis islandais, certaines théories durent, d’autres voient à peine le jour. Profondément influencé par le darwinisme, Dewey estimait que la politique ne pouvait survivre qu’à la mesure de sa pertinence sociale, comme un organisme survit d’autant mieux qu’il est adapté à son milieu naturel. Autant prendre ce pli : « Les hommes ont pris l’habitude de recourir à la méthode expérimentale pour traiter les questions physiques et techniques. Mais ils la redoutent encore dans les affaires humaines », écrit le philosophe dans Le Public et ses problèmes. Après huit ans d’expériences atypiques et le retour des élites de la droite traditionnelle au pouvoir, on peut se demander si les bouleversements qu’a connus l’île ne cachent pas une certaine permanence. Les Islandais ne croient pas au Grand Soir. Anarchistes pacifistes ou rêveurs pragmatiques, ils s’évertuent simplement à essayer, sans envisager le long terme. En moins de dix ans, l’Islande aura prouvé en tout cas que les tentatives démocratiques innovantes et le redéploiement économique ne sont pas incompatibles : l’île est devenue le paradis blanc du tourisme, avec une affluence de 1,7 million de visiteurs en 2016, soit cinq fois la population du pays. Conséquence : la croissance et le plein-emploi sont revenus. Au lendemain de la crise de 2008, Reykjavik offrait un spectacle de désolation, avec des dizaines de chantiers laissés à l’abandon. Aujourd’hui, dix-neuf hôtels en construction comblent peu à peu des espaces en friche, où quelques épaves de bateaux de pêche attendent de disparaître.

Mais surtout, les Islandais ont certainement réussi à désenchanter la politique d’une façon salutaire. En France, la rengaine s’use à chaque élection, où se rejoue le premier acte d’une tragédie ; nous attendons l’homme providentiel capable de tout régler, puis l’emballement initia

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SOURCE :  Charles Perragin, Philosophie Magazine

l cède fatalement la place à un sentiment de trahison. Le désespoir politique français est celui d’un espoir sans cesse déçu, et l’émergence de discours toujours plus violents n’est que le symptôme d’une impuissance. En Islande, le trauma de la crise de 2008 a écarté définitivement la figure du héros politique, censé porter un renouveau toujours réduit à un mirage. Les expérimentations diverses n’ont eu de cesse de déconstruire la pesanteur d’une institution publique qui ne peut rien toute seule, pour donner chair à la parole d’hommes du commun tels Hörður Torfason, Jón Gnarr ou les membres du Parti pirate. Les terres islandaises se transforment au gré de petites secousses quotidiennes – près de trois mille en 2016 –, et non par de grands séismes. La politique, elle, n’a pas attendu les grandes promesses de quelques législateurs clairvoyants pour devenir le sujet d’expériences ordinaires.

 

NDLR : Rien de commun avec Jupiter-Macron et les statuts oligarchiques de la République En Marche !

 

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