Les réformes de Macron réveillent le spectre d’un « ras-le-bol fiscal »

Les mesures du gouvernement feront des perdants parmi les retraités et les plus modestes, touchés par les hausses d’impôts et les économies annoncées.  C’est une petite musique qui est en train de se transformer en grondement appuyé. Les mesures fiscales annoncées par le gouvernement, ainsi que leur calendrier, ont de plus en plus de mal à passer dans l’opinion. « Jupiter est en train de se transformer en Icare et son aile gauche est d’ores et déjà brûlée », déclarait le 31 août Matthias Fekl, ancien ministre de François Hollande et ex député du Lot-et-Garonne, dénonçant « les cadeaux fiscaux à nos compatriotes les plus aisés » face au report des « réformes fiscales favorables aux classes moyennes et populaires ».

En juillet, ce fut l’étalement sur trois années de l’exonération de taxe habitation pour 80 % des ménages, puis la baisse de 5 euros de lʼaide personnalisée au logement (APL). En août, l’annoncé  d’une diminution en deux temps des cotisations salariales chômage et maladie (– 2,2 points en janvier 2018, puis – 0,95 point à l’automne 2018), alors que la hausse de 1,7 point de la contribution sociale généralisée (CSG) aura lieu dʼun bloc, début 2018. Tout comme la transformation de l’impôt sur la fortune (ISF) en impôt sur la fortune immobilière (IFI) et le prélèvement forfaitaire unique (« flat tax ») sur les revenus du capital (intérêts, dividendes…) seront, eux, mis en œuvre dès le 1er janvier.

Inquiétudes jusque dans la majorité

L’exécutif a eu beau annoncer dès juillet qu’il baisserait les impôts de 11 milliards en 2018, ces revirements ont fini par désarçonner des Français éprouvés par des années de chômage de masse, et toujours prompts à redouter la précarité économique. A trois semaines de la présentation du budget 2018, le 27 septembre, le risque d’un « ras-le-bol fiscal » – selon la formule de Pierre Moscovici, ministre de l’économie de 2012 à 2014 – comparable à celui qui avait marqué le début du mandat de François Hollande, commence à inquiéter jusque dans la majorité. « Le quinquennat Hollande a été plombé dès le départ par le choc fiscal, attention à ne pas reproduire la même erreur », met en garde un parlementaire ex-PS rallié à Emmanuel Macron. Certains soulignent l’effort demandé aux 60 % des retraités qui subiront l’augmentation de CSG au 1er janvier. « Le seuil de 1 200 euros [de revenus mensuels] pour les petits retraités, qui est objectivement bas, cela peut être difficile à accepter pour eux », concède un député Les Républicains (LR) « constructif ». Cette hausse doit être contrebalancée par l’exonération de la taxe habitation, mais les retraités les plus modestes en sont déjà exonérés, et les plus aisés continueront de la payer.  

Qui plus est, pour ces derniers, la diminution d’un tiers ne se fera sentir qu’en fin d’année – la taxe est payée en novembre. Lors d’une réunion de La République en marche (LRM) à Montrouge, le 30 août, le secrétaire d’État Julien Denormandie avait été pris à partie par des adhérents du mouvement, inquiets de ce décalage. « C’est une grosse erreur tactique, a pointé l’un d’eux. Pendant onze mois, on va avoir la moitié de la population des retraités qui va nous faire la gueule ! »

« Assumer, assumer, assumer »

« Il y a des préoccupations et cʼest normal, reconnaît Matthieu Orphelin, député LRM de Maine-et-Loire. Il faut partager au maximum ce quʼon veut faire, donner de la visibilité. Quand on explique la globalité des réformes, cela apaise. Par exemple, beaucoup de gens ne savent pas encore que leur taxe dʼhabitation va baisser lʼan prochain. »

Au sein de lʼexécutif aussi, le sujet a été clairement identifié. « On a conscience de lʼinquiétude de certains Français, on a beaucoup de remontées, de gens qui nous font passer des messages », reconnaît-on à Bercy. Dans la perspective de la présentation du budget, l’exécutif planche sur des « cas-types » mettant en scène le gain financier pour un smicard ou un retraité.

« Les Français ne croient plus les politiques, ils veulent du concret. Ils en verront le 31 janvier sur leur fiche de paie », rassure l’entourage de Bruno Le Maire, le ministre de l’économie. « Quelle est la dernière fois qu’UN gouvernement a redonné 200 euros de pouvoir d’achat au Français ? Personne ne l’avait fait depuis Sarkozy avec la défiscalisation des heures supplémentaires [en 2007] », assène de son côté Gérald Darmanin, le ministre des comptes publics, en référence à la baisse d’un tiers de la taxe habitation moyenne (600 euros par an) en 2018.

Pas question, donc, de faire de la godille. « Il faut assumer, assumer, assumer, explique un proche du premier ministre Edouard Philippe. La fiscalité n’est pas honteuse, c’est un outil de politique économique. On veut que le travail paie davantage pour que davantage de Français travaillent. Remplacer les cotisations salariales par une CSG qui taxe aussi le capital est un bon moyen dʼy parvenir. » Et tant pis si cela doit passer par de mauvais sondages. « On sait qu’on prend des mesures impopulaires à court terme, mais c’est pour avoir des résultats à moyen terme », pointe un conseiller à Matignon.

Plus de 4 milliards profiteraient aux 10 % les plus aisés

C’est que, pour le président dʼaujourdʼhui comme pour le candidat Macron hier, deux objectifs justifient cette méthode. D’abord, surfer sur la reprise économique en mettant en place rapidement les mesures destinées à inciter les entreprises à investir et à embaucher davantage. C’est le sens de la réforme de lʼISF qui doit favoriser l’investissement « productif ». Mais aussi de la baisse de l’impôt sur les sociétés (jusquʼà 25 % en 2022) et du basculement du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) en baisse de charge pérenne, en 2019.

Second objectif : afficher la détermination française en matière de réduction du déficit public (2,7 % du PIB prévus en 2018), seul moyen, selon M. Macron, d’ouvrir la voie à une plus grande intégration de la zone euro. « On doit conjuguer baisses d’impôts et sérieux budgétaire », martèle-t-on à Matignon.

Et pourtant. Les chiffres ne plaident guère en faveur de l’équité chère au président. « Le dernier décile des Français [les 10 % qui gagnent plus de 3 600 euros nets par mois] concentre 46 % des gains des mesures fiscales du quinquennat à destination des ménages. (…) Cʼest le dernier centile de la distribution des niveaux de vie (les 280 000 ménages les plus riches) qui en bénéficie plus particulièrement », souligne l’observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), un think tank classé à gauche, dans une étude parue en juillet.

Autrement dit, sur les quelque 9 milliards de baisses de prélèvements prévus pour les ménages jusqu’en 2022, plus de 4 milliards profiteraient aux 10 % les plus aisés.

« La répartition du gâteau est clairement inégalitaire »

Les perdants ? « Le retraité qui perçoit plus de 2 000 euros de pension par mois subira la hausse de CSG sans compensation, et ne sera pas éligible à la suppression de la taxe habitation » confirme Mathieu Plane, économiste à lʼOFCE. L’alourdissement, au-delà de 150 000 euros, de la fiscalité de l’assurance-vie, alors que ce placement est plébiscité par nombre de Français pour préparer leur retraite, n’arrange pas les choses.

Les fonctionnaires pourraient aussi y perdre, selon la façon dont la hausse de la CSG sera ou non compensée pour eux. De même que, dans une moindre proportion, les cadres dont le revenu est trop élevé pour bénéficier de l’exonération de taxe habitation, mais qui n’ont pas ou peu de revenus du capital. Et ce, d’autant que la suppression des charges sociales sur les heures supplémentaires, autre promesse de campagne dʼEn Marche, nʼinterviendra pas en 2018 mais plutôt en milieu, voire fin de quinquennat, précise-t-on à Bercy.

Quant aux plus modestes, au-delà de la hausse de la fiscalité écologique (diesel) ou de celle du tabac dont ils sont traditionnellement les premières victimes, le risque est qu’ils paient un lourd tribut aux mesures d’économies (20 milliards d’euros en 2018). Leur détail n’est pas encore connu, mais le gouvernement a déjà insisté sur la nécessité de cibler la politique du logement, la santé ou les dépenses d’intervention sociale.

« Le programme fiscal du gouvernement vise à baisser les prélèvements sur les ménages et les entreprises, mais la répartition du gâteau est clairement inégalitaire. L’image “ni de droite, ni de gauche” du gouvernement perd économiquement du poids », conclut M. Plane.

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