La populace, les veaux et les fainéants

En Grèce, pays berceau de la démocratie, le président a prononcé vendredi 8 septembre un discours ambitieux et solennel sur l’Europe. Depuis la colline de la Pnyx, lieu où durant l’Antiquité, l’Ecclésia, l’assemblée des citoyens, se réunissait pour débattre et voter les lois de la Cité, Emmanuel Macron, galvanisé par le coucher de soleil sur l’Acropole, a retrouvé ses accents jupitériens.

« Oubliant toute précaution, le président, peut-être grisé par l’assez bonne réception qu’ont réservé la CFDT et Force Ouvrière à ses ordonnances sur le travail, s’est emporté. »

Il souhaite une véritable refondation et débarrasser l’Europe de sa lourdeur technocratique ; il propose d’établir « des listes transnationales » aux prochaines élections pour le Parlement de Strasbourg et veut ouvrir des « conventions démocratiques », pour que chacun puisse s’exprimer. Une feuille de route plus précise devrait être déroulée bientôt. Tant mieux.

La sagesse antique aurait dû en revanche l’inspirer davantage lors des propos tenus devant les Français de Grèce. Celle de Pindare par exemple : « Qui veut triompher d’un obstacle doit s’armer de la force du lion et de la prudence du serpent. » Oubliant toute précaution, le président, peut-être grisé par l’assez bonne réception qu’ont réservé la CFDT et Force Ouvrière à ses ordonnances sur le travail, s’est emporté et a assuré qu’il serait d’une « détermination absolue et ne céderait rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes » opposés à sa réforme du Code du travail.

Devant le tollé suscité à gauche, le président a assumé et explicité sa pensée ce matin, lors d’une visite à un centre d’hébergement à Toulouse. « J’interpellais ceux qui, il y a quinze ans, ne voulaient pas bouger, et se réveillent aujourd’hui, quinze ans plus tard, avec le Brexit (…) une crise en Europe et des difficultés françaises. »

 » Un président ne devrait pas dire ça. Et Emmanuel Macron est trop intelligent pour ne pas le savoir. »

On doute que ces justifications suffisent à convaincre ceux qui s’apprêtent à descendre dans la rue parce qu’ils craignent pour leur emploi et leur avenir. Des angoissés plutôt que des paresseux. Instrumentalisés par des leaders syndicaux qui veulent les persuader que tout changement sera néfaste alors que l’immobilisme des trente dernières années les a conduits dans le mur. Hélas, Macron vient de leur donner du grain à moudre en pointant maladroitement les fainéants. Jean-Luc Mélenchon de la France Insoumise, comme Philippe Martinez, le leader de la CGT, en font leurs choux gras. Un président ne devrait pas dire ça. Et Emmanuel Macron est trop intelligent pour ne pas le savoir.

Il n’est pas le premier dirigeant à parler avec mépris du peuple. Il s’inscrit même dans une lignée qui n’est pas pour lui déplaire, celle des hommes providentiels de notre histoire, ceux qui s’affranchissent des partis et des institutions et qui ont un même sens du destin : Bonaparte et de Gaulle.

Comme le rappelait l’historien Patrice Gueniffey(1) lors de la conférence qu’il donnait hier au Livre sur la Place à Nancy, Napoléon honnissait la « populace » descendue dans la rue pendant la révolution française, qui avait montré « en tout lieu le même esprit de démence » ; il méprisait souverainement le peuple ; en revanche, il jouait à « faire peuple », c’est-à-dire, pour le général qu’il était, à « faire soldat » en tirant les moustaches de ses grognards le soir près du bivouac. Pour les fanatiser et parce qu’il se méfiait de ses maréchaux et voulait limiter leur influence sur eux. Mais aucune trace d’empathie pour ce peuple qu’il dirigeait en lui « vendant de l’espérance » et dont il neutralisait les plus ambitieux à coups de « hochets » (les légions d’honneur).

« Dans l’arène, s’il est courageux (et risqué) d’affronter le taureau, il est imbécile d’agiter le chiffon rouge pour rien. C’est le contraire même de la pédagogie. »

De Gaulle quant à lui reprochait aux Français leur mollesse. « Les Français sont des veaux ! ». La célèbre citation rapportée dans son livre par le journaliste Raymond Tournoux (2) est à rapprocher d’autres, tout aussi désabusées. « S’il y avait des fauves dans le monde, les veaux seraient mangés, mais il n’y a pas de fauves, il n’y a que des veaux. » Le général stigmatisait les grognements stériles des Français qui s’« avachardissent », et donnent des coups de corne à ceux qui veulent les faire avancer.

Napoléon et de Gaulle avaient le sens de la formule. Ils étaient aimés ou haïs mais ils bénéficiaient d’une aura et d’une légitimité incontestables. Par ailleurs, l’exigence de transparence et l’ultra médiatisation des faits et gestes des politiques n’existaient pas en ces temps-là… Emmanuel Macron, qui a fait campagne sur l’irréprochabilité républicaine, la bienveillance et la main tendue à tous ceux qui souffrent à droite et à gauche, devrait l’avoir en mémoire.

Le président a décidé de descendre dans l’arène pour expliquer sa politique et convaincre les Français de la nécessaire transformation du pays. Dans l’arène, s’il est courageux (et risqué) d’affronter le taureau, il est imbécile d’agiter le chiffon rouge pour rien. C’est le contraire même de la pédagogie. À moins qu’Emmanuel Macron, très confiant dans sa méthode, pense déjà qu’il n’a plus rien à craindre du taureau. Ce serait très présomptueux de sa part.

(1) Auteur de Napoléon et de Gaulle, Deux héros français (Perrin), prix de la Revue des Deux Mondes 2017.

 (2) La Tragédie du Général (1967).

Par Valérie Toranian, La Revue des deux Monde

 

 

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