L’écologie intégrale », un concept disputée

L’université d’été sur « l’écologie intégrale », organisée en août 2019 par un collectif citoyen proche des chrétiens, fait l’objet d’une polémique, certains invités redoutant d’être assimilés aux courants néoconservateurs.

Une controverse qui en dit long sur une expression devenue équivoque.

 

« L’écologie intégrale », un concept disputé

Dominique Bourg (au centre), entre Antoine Waechter et Delphine Batho, lors de la présentation de leur liste aux élections européennes, le 18 mars 2019.VINCENT ISORE/IP3 PRESS/MAXPPP

Y aller… ou renoncer ? Vendredi 7 juin, Dominique Bourg, à la tête d’une liste écologiste aux dernières élections européennes a décidé, lui, de claquer la porte. Le philosophe avait été invité à intervenir à l’université d’été du « collectif citoyen pour une écologie intégrale » qui doit se tenir du 19 au 23 août à Notre Dame de L’Ouÿe, dans l’Essonne. Il a préféré décliner, après avoir initialement donné son accord.

En cause ? La présence, parmi les intervenants, du directeur d’Alliance Vita, Tugdual Derville, connu pour son engagement au sein de la « Manif pour tous » et son combat contre l’avortement. Et la crainte, en se plaçant sous la bannière de l’« écologie intégrale », d’être assimilé à certains courants réactionnaires.

« On ne débat pas de n’importe quoi »

« L’expression est désormais piégée », déplore Dominique Bourg, qui redoute la confusion entre « intégral » et « intégriste » et l’instrumentalisation du concept par les tenants « d’une naturalisation des rapports sociaux », aux antipodes de ses positions. Il n’assimile pas les organisateurs à cette mouvance, notamment Louise Roblin, membre du Centre de recherche et d’action sociales (Ceras) et Martin Choutet, travailleur social à Paris ; mais il regrette une certaine « naïveté » dans leur volonté de dialogue. « On ne débat pas de n’importe quoi avec n’importe qui », estime l’universitaire dans un tweet, le 8 juin.+

Pour Tugdual Derville, le procédé est d’une grande brutalité. « Sa réaction consiste à me coller une étiquette, alors qu’il ne me connaît pas. Une étiquette dans laquelle je ne me reconnais pas », souligne le directeur d’Alliance Vita.

Il n’y a pas si longtemps, l’expression d’écologie intégrale semblait pourtant aller de soi. Dominique Bourg lui-même avait intitulé l’un de ses ouvrages Écologie intégrale : pour une société permacirculaire (Puf, 2017, 204 p., 19 €). Delphine Batho, candidate sur sa liste, avait ensuite publié Écologie intégrale, le manifeste, que le philosophe avait préfacé (Rocher, 2019, 120 p., 9,90 €).

Il fallait alors entendre l’expression dans le sillage de l’encyclique Laudato si, comme l’imbrication des enjeux sociaux et environnementaux, liant le « cri de la Terre et celui des pauvres », pour reprendre les mots du pape François. Pour ce dernier, « il n’y a pas deux crises séparées, l’une environnementale et l’autre sociale mais une seule et complexe crise socioenvironnementale » (LS 139).

Seulement voilà : depuis la publication de Laudato si,en 2015, la confusion s’est immiscée. Au point qu’en 2018, un collectif d’intellectuels chrétiens, dont l’économiste Gaël Giraud et la philosophe Cécile Renouard, dénonce dans une tribune au Monde la tentation de « sélectionner, réduire, adapter la parole papale (…) pour appuyer un certain catholicisme conservateur ou une droite extrême en déshérence idéologique », un courant « bruyant » mais « loin d’être représentatif, encore moins majoritaire, chez les chrétiens », affirment-ils.

Cependant, pour Dominique Bourg – qui, comme écologiste, se reconnaît dans Laudato si –, le mal est fait. L’expression « écologie intégrale » est devenue si équivoque que ce serait perdre son temps, selon lui, que de tenter d’en rétablir les fondements. « Au contraire, rétorque Lucile Schmid, vice-présidente du laboratoire d’idées La Fabrique écologique, qui interviendra à l’université d’été. C’est bien parce qu’il y a là une bataille culturelle qu’il faut se rencontrer et débattre. Cet événement est une belle occasion de clarifier les choses. »

Entre controverse et dialogue

De son côté, Tudgual Derville met en garde contre une lecture « tronquée » de l’encyclique. « Lorsque le pape exhorte à la protection de la maison commune, – la planète, de la biosphère – il n’oublie pas que l’homme en est issu. Ce qui est aussi en jeu, c’est la protection de l’homme de son commencement à sa fin, le respect de l’embryon, de la vie. Le nier, c’est ne pas comprendre l’envergure du message. »

L’écologie intégrale est aussi… ce que vous dites qu’elle ne serait pas ! 

Dans un article du Monde daté du 26 juillet , un collectif présenté comme « proche des milieux chrétiens » entend dénoncer une lecture conservatrice de l’encyclique Laudato si’ « accaparée à des fins politiques par des mouvements réactionnaires ». Sauf que l’argumentation n’est pas totalement convaincante et que le flou entourant la cible de leur dénonciation, jette le discrédit sur des initiatives tout aussi fidèles à la pensée du pape François que celles dont se prévalent les signataires du texte.

Le dialogue est ainsi l’ambition du collectif, qui tient à une rencontre ouverte, qui ne soit pas réservée à un public chrétien. « Cette université d’été se conçoit comme un lieu de discussion, mais aussi de formation et de réflexion sur des enjeux absolument majeurs », souligne Martin Choutet, qui remarque que « la prise de conscience écologique ne s’accompagne pas encore d’un changement profond de modèle, pourtant nécessaire si l’on en croit les scientifiques ».

Aux enjeux sociaux et environnementaux, le collectif assume donc d’ajouter les sujets de bioéthique. « Les questions autour de la manipulation génétique, de l’instrumentalisation du corps humain, de sa transformation sont en effet intimement liées aux autres enjeux », considère Martin Choutet. Il défend, à ce titre, l’invitation de Tugdual Derville comme « expert » de ses sujets, espérant un échange constructif. Et voit dans la controverse un appel à davantage de dialogue, plutôt que l’inverse.